Couverture du journal du 17/07/2024 Le nouveau magazine

Tendances Vins : Dégustez la Provence au pluriel

Le rosé est-il un vin sérieux ? Le vignoble provençal mérite-t-il notre attention ? Derrière ces questions provocatrices se cache une vision trop souvent « expéditive » du consommateur français. En Provence, comme ailleurs, des vignerons valorisent leurs terroirs. Ils méritent notre attention.

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Pour beaucoup, la Provence est avant tout une région touristique. On y consomme du rosé, parfois en « piscine » (des glaçons dans du vin… le fait de simplement l’écrire me glace d’effroi), sans vraiment prêter attention au travail du vigneron.

Les vins se vendant facilement, on a cédé à une certaine facilité. La révolution qualitative fut, en Provence, plus tardive qu’ailleurs. Il serait cependant injuste de réduire la Provence à une couleur de vin et mettre « dans le même sac » des cuvées de rosé « techno » et des domaines qui ont toujours eu à cœur de produire des vins de grande qualité, reflétant leur terroir d’origine. Le public étranger, américain en tête, ne partage pas cette vision réductrice de la Provence. Une bouteille de rosé sur huit dans le monde est provençale et l’offre ne suffit pas à répondre à la demande. Même la France il y a peu, manquait de rosés et devait se fournir en Italie ou Espagne pour les entrées de gamme. Le vignoble provençal est donc « sexy » ! Jamais les rachats et les investissements dans le vignoble n’ont été aussi forts.

LE DOMAINE GAVOTY

Au-delà des « paillettes », j’aimerais vous décrire combien la Provence est plurielle, et recèle comme les autres régions viticoles, de belles cuvées que tout amateur de vins se doit de découvrir. Commençons par la grande cuvée blanche du domaine Gavoty dans le Centre Var. Ce vin est mon petit air de ragtime, en l’honneur du côté « années folles » de son étiquette et de son nom, « Clarendon », pseudo de Bernard Gavoty, critique musical célèbre en son temps au Figaro. Pourtant aucune folie dans ce vin, c’est plutôt même un standard de la région. Clarendon blanc a toujours été au firmament des grands blancs provençaux et est référencé dans les sept restaurants méditerranéens triplement étoilés. Ce pur rolle (ou vermentino) conserve sa grâce au fil du temps, avec une capacité de garde phénoménale. Aromatiquement, imaginez une petite abeille qui apporterait sa patte miellée en bouche, sur un bouquet de fleurs blanches.

Jamais les rachats et les investissements dans le vignoble n’ont été aussi forts

« LA SIMONE »

Je vous emmène ensuite chez « la Simone », nom donné par les paysans à la demoiselle de Simon qui fit l’acquisition du domaine au sortir de la Révolution. Le nom est resté, mais le domaine appartient maintenant à la famille Rougier, propriétaire depuis plus de deux siècles. Ici tout est singulier, le vignoble est exposé au nord. C’est un mini-amphithéâtre de vignes, protégé des vents par le massif du Montaiguet. La rivière Arc coule en contrebas. Ailleurs, elle apporterait une dangereuse humidité. Ici, au contraire, elle forme avec le reste un micro-climat frais qui signe les vins de la Simone.

Ici règne la clairette, accompagnée de très vieilles vignes de bourboulenc, de grenache blanc, d’ugni blanc et de 2 % de muscat, qui, selon le domaine, font toute la différence. Je ne sais pas si ce sont ces 2 % de muscat qui génèrent cette douceur, cette noix de beurre qui apporte ce joli gras qui roule en bouche, ou bien le fait qu’historiquement les vins sont élevés dans des barriques en provenance du Sauternais. Notre petite abeille est encore là. Elle a butiné des roses, du tilleul, du pêcher et nous dépose tout son nectar en bouche. Le vin est considéré comme l’un des tout meilleurs blancs du pourtour méditerranéen, tous pays confondus. On ne peut évoquer la Provence sans parler de sa couleur vedette, le rosé. Il n’en fut pas toujours ainsi. J’ai en mémoire une discussion au domaine du Pas de Cerf. La propriétaire m’indiquait que son grand-père imposait une caisse de rosé sur toute palette partant à l’étranger ! Incroyable, quand on songe que le rosé pèse aujourd’hui 89 % de la production régionale.

CLOS SAINT-VINCENT

Je vous propose maintenant de monter à vélo ensemble sur les hauteurs de Nice, en position petit braquet car ça grimpe fort. Braquet, c’est justement le nom du cépage, rarissime en France, composant ce vin. Ce Clos Saint-Vincent en appellation Bellet est une gourmandise, à l’opposé du rosé « techno » ! Là, on a du vin, du vrai ! Il évoque un bouquet de roses, saupoudré de poivre. Il a fière allure dans son verre et fut d’ailleurs servi aux noces du prince Albert avec Charlène.

Le rosé pèse aujourd’hui 89 % de la production régionale

LE DOMAINE TEMPIER

Retour à la musique, « Face à la mer », chanson de Calogero et Passi. En écoutant le morceau, j’ouvre volontiers cette bouteille du domaine Tempier. On a coutume de dire qu’un grand bandol ne peut naître que si les vignes voient la mer. En tout cas, ce rouge de chez Daniel Ravier brille au firmament. Ce vin est « une main de fer dans un gant de velours ». La puissance du mourvèdre est ici magnifiquement tempérée par une grande finesse de tanins. Ce cépage se révèle particulièrement à Bandol, livrant son côté « boîte à épices ». Une boîte de Pandore que l’on ouvrirait année après année, offrant toujours plus de complexité en bouche et d’effluves flatteurs pour le nez. Bandol a solide réputation. Elle brille même mieux que les 18 crus classés de Côtes de Provence, dont les Français ignorent la plupart du temps encore l’existence.

DOMAINE DU DEFFENDS

Tout proche, coincé entre les deux « mastodontes » régionaux, Coteaux d’Aix et Côtes de Provence, se trouve notre vin téméraire. Il en faut pour réussir dans cette appellation des Coteaux varois. Il fallait aussi une vision, en avance pour la région, de travailler plus naturellement et de faire le pari de la qualité. Refuser le consensuel pour exprimer le terroir, ne pas « boiser » outrageusement les vins, à une époque qui le requérait pour plaire à la mode. Et tant pis si les tanins de ce vin sont parfois rugueux et expressifs en bouche dans leur jeunesse. Finalement, Deffends sera le premier domaine de l’appellation à acquérir ses titres de noblesse auprès de la presse française et internationale. Cette cuvée Champs de la Truffière rassemblera les amateurs de syrah aux tenants du cabernet sauvignon, un assemblage presque exclusif à ce secteur provençal ouest.

Voici ! tout ceci est une invitation à sortir des sentiers battus et à partir à la découverte de ces jolis vins provençaux. Au-delà de soutenir des vignerons exemplaires, vous découvrirez « l’autre » Provence et soutiendrez la pluralité de couleurs. ■

 

Par Gaël Herrouin, Expert gradé et assermenté près le Tribunal de Commerce de Paris

Membre de la Compagnie des Courtiers-Jurés-Experts en vins (Association créée en 1322, reconnue d’utilité publique par l’état)

Gérant de la société Les Vins Dévoilés, créateur d’événements autour de la dégustation de vins rares.

Tél. o6 68 32 91 69

contact@lesvinsdevoiles.com

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