Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Éloge de la fragilité

L’emblématique Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern, qui vient de quitter ses fonctions, prône la compatibilité pouvoir-fragilité. Ainsi être soi en se donnant aux autres, c’est possible. Et diriger le monde de manière humaniste est tout aussi faisable et réaliste.

Marie-Laure Hubert-Nasser, youWan

Marie-Laure Hubert-Nasser, cofondatrice de youWan © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

« J’étais une anxieuse, je prévoyais que tout ce qui pouvait mal tourner, tournerait mal. Certains diront que c’est le pire trait de caractère que puisse avoir une responsable politique – ou bien le meilleur, selon le point de vue… Vous pouvez être anxieux, sensible, gentil, et le cœur sur la main… Vous pouvez être un intello, un pleureur, être câlin. Vous pouvez être toutes ces choses et non seulement avoir votre place ici, mais vous pouvez diriger. Tout comme moi », ainsi cette cheffe de gouvernement change-t-elle en un tour de main ce qui jusque-là devait appartenir aux plus forts. J’imagine aisément le sourire narquois de quelques-uns survolant ce papier…

Comment diriger une nation sans développer un sens guerrier du pouvoir ? Ou une entreprise sans vision virile du management ? Et pourtant, des exemples de moins en moins rares de l’histoire mettent en lumière ce que le pardon, la bienveillance, la clémence, la compassion, la mansuétude peuvent apporter aux relations humaines, quelles qu’elles soient. Même sur le grill du pouvoir et de la testostérone !

UN MONDE INSTAGRAMÉ

Allez comprendre ce monde instable dans lequel nous sommes. Des forces contraires qui s’affrontent. Les unes armées, les autres coachées pour révéler leur authenticité. Mais comment résister à la puissance de l’image de soi ? Cet égo sublimé par écrans interposés. Un selfie, un filtre qui rend les pommettes hautes et le nez miniature, un univers où il faut briller, toujours au plus haut niveau de la performance physique. Où le style vestimentaire l’emporte. Où tous les protagonistes sont au top de la forme, jeunes si possible, musclés mais pas trop. Pétillants, sans défaut, sur tous les fronts et tous les trophées.

Oui aux rôles modèles, non à la perfection

Comment lutter quand ce monde règne aussi au cœur des entreprises et que la marque ne prendra son envol qu’au poids de ses followers. Pas simple de se sentir à la hauteur dans ce contexte. Il faut connaître les codes de ce nouveau monde, se lever d’humeur égale, voire même très positive, sortir, se montrer, se photographier avec les meilleurs, briller, prétendre, s’élever parmi les étoiles. Et pourtant, en parallèle, que de descentes aux enfers, de burn-out dont le mot a fini par prendre une ampleur si importante que l’on en parle en conférence, tables rondes et rencontres de dirigeants.

UN MONDE QUI CRAME

« J’étais une wonderwoman, des journées de 14 heures de travail suivies de sorties avec très peu de sommeil. J’allais très bien et cela pendant 10 ans. Même pas le temps de me poser sur le canapé. Et un matin, je n’ai plus pu me lever. Mes jambes ne fonctionnaient plus… J’ai eu des signes annonciateurs, c’est vrai. Mais le médecin ne trouvait rien, alors, je repartais à 200 à l’heure. J’ai perdu mon job. J’ai mis 18 mois pour reprendre le dessus physiquement et moralement… ». Ainsi s’exprime une jeune femme qui depuis a trouvé sa voie, celle qui lui ressemblait. Et a gagné la conscience que le corps doit être écouté… 2,5 millions de personnes dans la même situation. Un chiffre qui grossit ses rangs chaque jour… Sidérant. Et parfois, la pente ne se remonte pas. L’hypothalamus explose et laisse en poussières toutes les ambitions !

LE FAMEUX MONDE VICA

Le manque de sens, l’augmentation des cadences, des exigences, des multi-tâches imposées, des changements de stratégie sans embarquer les équipes, la nécessité d’être à la fois performant mais aussi positif, constructif, adaptable, capable de résoudre des problèmes complexes. Le fameux monde VICA. Volatile, incertain, complexe, ambigu. Ce monde issu des stratégies militaires… Gilets jaunes, Covid, guerre en Ukraine, réformes, allez, go, go ! On fonce. On produit. On garde la « patate » proposée par Florence Servan-Schreiber… On kiffe mais la machine s’essouffle. A force de ne plus se poser de question. De scroller nos réels sur Insta. De ne plus avoir de rêve. De ne plus se dire : tiens, dans 10 ans, je voudrais être arrivée là. Dans une maison bleue sur une colline ou au 43e étage d’un bulding à Manhattan. En attendant, je passe de l’écran pixelisé où papotent mes collègues à ma cuisine où je remplis le lave-vaisselle… Télétravail oblige.

SE DÉBARRASSER DES SUPER-HÉROS

Une patronne me disait l’autre jour, « on doit laisser nos soucis à la maison mais que doit-on laisser exactement : un bout de notre cerveau ou de ventre ? Quoi exactement ? ». Oui, nous sommes pluriels. Oui, il nous arrive d’être plus fragile, d’avoir les larmes aux yeux, de se trouver moins bien dans le miroir, de perdre des êtres chers… Les coachs nous font d’ailleurs faire un exercice très intéressant qui s’appelle « La roue de la vie ». C’est une roue découpée en 8 quartiers que nous pouvons noter et commenter. Les 8 mots clés sur lesquels il va falloir réfléchir sont : la santé, la carrière, la vie amoureuse, les amis et la famille, le cadre de vie, l’argent, les loisirs, le développement personnel… On commence à noter la carrière, le job, l’argent, le nerf de la guerre. Les enfants, amis, famille, même si on a plus trop de temps à leur consacrer. Puis le reste… Là, bienvenue dans le monde complexe.

La mine du stylo reste suspendue et on s’évade. Ma vie amoureuse hummm… mes loisirs… humm… Heureux, pas heureux… Combien sur l’échelle de 1 à 10… Humm… Heureusement, il n’y a pas de notes à atteindre, juste des questions à se poser. Que vais-je favoriser. Quels choix vais-je faire ? Et là devient crucial la nécessité de se débarrasser des super-héros. Oui aux rôles modèles, non à la perfection. Oublier les injonctions. S’écouter. Entendre son corps. Accepter la non-performance. De ne pas être toujours au top. Baisser le niveau. Utiliser la fameuse loi de Pareto : 20 % des actions donnent 80 % des résultats… Et là, avec un peu de chance, on laisse nos héros derrière nous, dans le paquet cadeau de nos 20 ans.

MERCI POUR VOS LARMES

Il y a quelques jours, je croisais un patron, sportif de haut niveau, solide, taillé comme un chêne et sourire accueillant dans le lieu où se déroulait une réunion importante pour mon entreprise. 2 heures plus tard, je croisais le même homme, descendant l’escalier en pleurant. Je me précipitai oubliant toute pudeur pour le consoler, un instinct étonnant. Il venait d’avoir une très mauvaise nouvelle me dit-il. Je sus plus tard que son père venait de mourir. Je suis restée prostrée. Un champion ne pleure pas ! Si ? Et j’ai pensé que sans le vouloir, cet homme offrait à la fragilité une présence toute particulière.

Aussi élevés que nous soyons, notre immortalité maîtresse nous tient lieu de rassemblement. Égaux dans notre humanité, sensibles lorsque la vie craque de toute part, unis quand nous partageons les mêmes espérances ou la gloire, tenons ensemble le flambeau chancelant et si fort à la fois de notre fragilité. Laissons-la chanter. Ici ou là. Et même parfois dans une carrière, quand on ne s’y attend pas.

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