Couverture du journal du 30/07/2021 Consulter le journal

« Gironde : L’espoir d’une forte reprise » avec Christophe PUEL

Directeur régional de Fidal Aquitaine Atlantique depuis mars 2020, Christophe Puel fait le point sur la conjoncture actuelle. Autant la chute d’activité a été brutale l’année dernière, autant la reprise pourrait être d’autant plus tonique en 2021. Dans ce contexte, le groupe emblématique d’avocats d’affaires cherche à avoir « une longueur d’avance » dans l’accompagnement des entreprises.

Christophe PUEL

Christophe PUEL, Avocat associé - FIDAL Directeur Régional Aquitaine © Atelier Gallien / Echos Judiciaires Girondins

Echos Judiciaires Girondins : Nous vivons maintenant depuis un an avec cette crise sanitaire du Coronavirus qui a entraîné une crise économique d’envergure planétaire. Selon l’Insee, l’économie française a subi une récession massive en 2020 avec une chute du PIB de 8,3 %, qui est toutefois moins mauvaise que ce qu’anticipait l’institut. Quel regard portez-vous sur cette période troublée, vous qui accompagnez les chefs d’entreprises ?

Christophe Puel : « Je dirai qu’il y a plusieurs façons de voir les choses : une analyse sectorielle consisterait à dire que certaines industries ont été fortement touchées, avec un coup d’arrêt net et soudain de leur activité (je pense à l’aéronautique, l’hôtellerie, le tourisme, …), tandis que d’autres ont pu tirer leur épingle du jeu.

En analysant les choses avec une granularité plus fine, au-delà de leur appartenance à certains secteurs, nous constatons que certaines entreprises ont été plus fortement touchées car elles ont dû faire face à des difficultés ou des situations qui étaient déjà délicates avant la crise (outils et process encore faiblement digitalisés, faible trésorerie, relations contractuelles tendues, climat social difficile, etc.). Autrement dit, nous constatons que cette crise met en exergue des modèles qui atteignent parfois leurs limites, et que l’analyse économique doit être accompagnée d’une analyse plus organisationnelle et humaine des situations. Compte tenu des aides qui ont été dispensées sur certains secteurs, les effets de la crise tardent à se matérialiser. Comme beaucoup, nous attendons de voir comment les choses vont évoluer dans les prochains mois. »

Nous pourrions déplorer le manque d’aides sur la prise en charge des loyers

EJG : La récente apparition des variants du virus et la crainte d’une saturation des hôpitaux ont conduit le gouvernement à confiner les Français plusieurs fois et à instaurer des mesures de couvre-feu très restrictives. Comment vous et vos équipes vivez cette période d’incertitude faite aussi de télétravail, de visios et de distanciation sociale ?

Christophe Puel : « Notre souci premier est de pouvoir accompagner nos clients. Grâce à notre modèle de fonctionnement au sein du cabinet, nous étions déjà, avant cette crise, assez mobiles et habitués à travailler à distance. Malgré cela, la crainte du virus, l’arrêt de l’économie et le confinement total de mars à mai 2020 ont perturbé nos habitudes de travail, et nous ont poussé à nous adapter rapidement. Les mesures de restriction qui ont suivi (couvre-feu, nouveau confinement…) n’ont d’ailleurs eu qu’un impact très limité sur notre activité. Dans leur nécessité à se restructurer ou à rebondir, un grand nombre de nos clients a encore plus besoin du regard extérieur de l’avocat ; nos quotidiens sont impactés, mais en compensation, nous sommes encore plus valorisés. Notre métier est définitivement au cœur des enjeux de l’entreprise, et c’est souvent dans la difficulté que les relations de confiance se renforcent. L’expansion du recours à la visio a réduit les distances, ce qui nous permet parfois d’échanger avec nos clients plus souvent qu’on ne les rencontrait auparavant. Cela étant dit, nous faisons également le constat que rien ne remplace les échanges physiques, vecteurs de fluidité et générateurs d’activité et de travail en équipe. Cette crise a fait prendre conscience du besoin d’échange et de convivialité au travail, et même si nous vivons assez sereinement la situation actuelle, nous avons comme tout le monde très envie d’un retour à une vie plus « normale ». »

 

EJG : Depuis mars 2020, à situation exceptionnelle, le gouvernement a mis en œuvre un plan d’aide aux entreprises exceptionnel. Quel est votre sentiment sur cette politique menée, y avait-il selon vous d’autres choix ?

Christophe Puel : « Nous vivons depuis mars 2020 une crise inédite et mondiale. Il est bien délicat de se prononcer sur la pertinence des mesures qui ont dû être prises dans l’urgence, et dans un contexte mouvant et incertain. La politique du gouvernement semble pour l’instant porter ses fruits, puisque les entreprises résistent, avec finalement assez peu de liquidations judiciaires, et un grand nombre d’emplois sauvegardés. Toutefois, si la mise en place de ces aides a incontestablement préservé certaines entreprises d’un désastre, d’autres se trouvent exclues du périmètre de ces aides par des effets de seuils, ce qui crée des différences de traitement et peut parfois cristalliser certaines tensions entre secteurs d’activités.

Nous pourrions par exemple déplorer le manque d’aide sur la prise en charge des loyers, qui reste très loin de ce qui était attendu. Nous avons énormément été sollicités sur ce type de sujets (baux commerciaux), et lorsque certains textes sont susceptibles de créer des situations de concurrence déloyale, il est nécessaire d’en informer les ministères concernés. Quoi qu’il en soit, force est de constater qu’après une chute drastique du PIB en 2020, les prévisions de croissance pour 2021 sont plutôt bonnes, ce qui semble démontrer que les choix opérés étaient les bons. »

 

EJG : Parmi ces mesures, il y a le fameux Prêt Garanti par l’État (PGE) dont nombre d’entreprises se sont emparées. Quel bilan et quelles observations faîtes-vous de ces PGE ? Sont-ils une bombe à retardement pour l’économie ?

Christophe Puel : « En termes de PGE, les entreprises ont adopté différentes stratégies : il y a celles qui l’ont consommé pour pouvoir passer cette période difficile ; celles qui l’ont utilisé pour se restructurer et pour ainsi dire financer l’entreprise de demain ; et enfin celles qui l’ont sollicité « au cas où », mais sans l’utiliser (sécurité). La plupart de nos clients font partie de l’une des deux dernières catégories. Il faut noter que l’obtention du PGE est conditionnée par le strict respect des délais de paiement envers ses fournisseurs, et il ne peut donc servir à combler à un déficit de trésorerie. En réalité, le PGE constituera une bombe à retardement pour les entreprises qui ne pourront pas se remettre rapidement de cette crise soit parce que le secteur d’activité aura été durablement impacté, soit parce la reprise de l’activité économique ne permettra pas de dégager des marges suffisantes, soit parce que l’entreprise n’aura pas pu prendre le tournant nécessaire pour définir sa stratégie d’après crise. »

Nous voyons germer de nouvelles innovations qui permettront de préserver la santé des consommateurs…

© Shutterstock / G-Stock Studio

 

EJG : Nombre de secteurs sont littéralement en péril (transport aérien, hôtellerie-restauration, événementiel…) avec des trésoreries tendues. Quelles principales difficultés observez-vous chez les PME/TPE girondines ?

Christophe Puel : « Les entreprises sont dans des situations très différentes selon les secteurs d’activité, avec une tendance générale à prioriser les sujets à fort enjeu économique, quitte à mettre parfois de côté certains sujets pourtant générateurs de risques et de responsabilité. Avec le ralentissement, voire l’arrêt total des transports de marchandises, de nombreuses entreprises ont subi des contraintes sur leurs chaînes logistiques, ce qui a pu rendre compliqué le respect de leurs accords commerciaux ou de leurs délais de livraison.

D’un point de vue RH, nous constatons une augmentation des conflits et du mal-être au travail, avec une démotivation liée à l’activité, et un isolement du fait du recours important au télétravail. Cela amène parfois des questionnements plus profonds sur le rôle de la fonction RH et des managers dans la nouvelle organisation du travail, etc. Pour ceux qui ont de grandes difficultés de trésorerie, l’absence de visibilité sur la sortie de crise peut voir des conséquences psychologiques tout aussi complexes. Il faut toutefois noter que dans le contexte actuel, nous observons un ralentissement assez net des contrôles (fiscaux notamment) sur les secteurs les plus touchés. »

 

EJG : Les crises sont aussi un catalyseur du changement pour la société. En quoi cette crise a-t-elle accéléré la mutation des entreprises (digitale, environnementale…) ? En somme, la crise sanitaire et économique est-elle source d’opportunités pour les entreprises ?

Christophe Puel : « Les entreprises ont d’abord dû apprendre à « vivre avec le virus » ; lors du premier confinement, l’accélération a porté en priorité sur les sujets de transformation digitale (accessibilité, développement des sites d’achat en ligne, …) et d’organisation du travail (recours massif au télétravail, management à distance etc), avec une évolution du rapport au travail, qui est en quelque sorte entré dans la sphère personnelle et privée, tout en apportant une forme de « liberté » nouvelle. Au-delà de ces transformations, émergeait alors une prise de conscience plus profonde sur les interactions entre santé, modes de vie et modes de production.

L’ampleur inédite de cette crise a clairement fait ressortir l’urgence des transitions sociétale et environnementale. Rares sont aujourd’hui les rendez-vous où l’on ne parle pas de RSE : les fonds d’investissement ne jugent plus uniquement la performance financière d’une entreprise, mais également sa politique RSE ; les marchés publics incluent de plus en plus de conditions environnementales, obligeant un grand nombre d’acteurs privés à s’adapter à ces nouvelles règles.

Poussés par la crise, certains chefs d’entreprise ont fait preuve d’encore plus d’imagination. Nous voyons germer de nouveaux métiers (liés aux contrôles sanitaires), de nouvelles innovations qui permettront de préserver la santé des consommateurs, des employés, avec de nouveaux modes de consommation hors domicile, dans des espaces plus adaptés à la gestion et l’anticipation du fait sanitaire. »

 

EJG : Chez Fidal, comment avez-vous appréhendé cette situation ? Je sais que vous développez une approche multi-expertises. Comment vous positionnez-vous dans l’accompagnement des entreprises ? Avez-vous investi de nouveaux secteurs ?

Christophe Puel : « Nous faisons face à une importante inflation réglementaire (ordonnances et décrets Covid) et le temps de la décision s’est considérablement accéléré. Dans un contexte où le temps nécessaire à la compréhension des enjeux est réduit, nous nous efforçons d’être encore plus proches des chefs d’entreprises. Pour offrir à nos clients des solutions complètes, efficaces et adaptées à leur situation, nous devons co-construire avec des expertises complémentaires (financières, économiques, techniques ou commerciales).

Par ailleurs, la réglementation évolue et permet d’offrir un cadre juridique aux évolutions mentionnées plus haut (devenir une entreprise à mission, expliciter et « donner vie » à sa raison d’être sont par exemple devenus des facteurs de différenciation, et sur lesquels nous sommes très régulièrement sollicités). Nous nous efforçons de garder une longueur d’avance pour pouvoir toujours mieux accompagner nos clients sur ces sujets. Je dirais que les secteurs d’activité sur lesquels nous intervenons restent stables, mais si la multi-expertises n’est pas une nouveauté, nous nous rapprochons aujourd’hui davantage d’un grand nombre d’acteurs économiques, et utilisons de nouveaux canaux pour communiquer avec le monde extérieur. Le fait de mieux nous faire connaître permet de faire en sorte que notre multi-expertise soit mieux sollicitée. »

 

EJG : Quelles perspectives voyez-vous pour l’économie globale en général et locale girondine en particulier pour l’année 2021 ? Y a-t-il des lueurs d’espoir, l’annonce d’une « morosité sans fin » ou au contraire une reprise fulgurante à venir comme le prédit le gouverneur de la Banque de France ?

Christophe Puel : « Nous ne pouvons que rester prudents. Les entreprises ont déjà beaucoup appris de cette période et, à l’exception d’une aggravation terrible de la crise sanitaire, nous restons optimistes. En temps de crise, la chute peut être rapide, mais la sortie de crise peut être tout aussi rapide. Nous constatons aujourd’hui une grosse énergie entrepreneuriale, qui reste encore contenue, nous ne pouvons donc qu’espérer que la réouverture des marchés soit synonyme d’une forte relance. De nombreuses entreprises s’y préparent déjà (télétravail, alternance entre travail à distance et présentiel, réorganisation de la logistique, digitalisation pour être au plus proche de ses clients), et le redémarrage pourrait être rapide car les clients seront probablement plus exigeants qu’avant. Nous entrons probablement dans une ère qui verra la consécration des plateformes numériques (BtoB et BtoC) et l’avènement irrémédiable d’Internet comme étant la place de marché mondiale du commerce.

Les salariés demeurent des consommateurs en mal de vie sociale et d’un certain nombre de plaisirs qui paraissaient définitivement acquis. On peut espérer que la consommation repartira dès que ce sera possible (comme cela a été le cas l’été dernier), et que notre région pourra tirer son épingle du jeu, notamment pour le secteur du tourisme. Nous risquons également d’assister à des mouvements de concentration d’activités / de structures pour faire face aux enjeux de la situation économique actuelle. C’est une nécessité de marché qui s’imposera à nous… »

 

EJG : Vous avez été juriste environnement entre autres chez Areva et vous avez publié une thèse sur Vie d’un site industriel et protection de l’environnement et l’environnement est au cœur de vos préoccupations depuis longtemps. Plus que jamais, développement économique et protection de l’environnement sont-ils compatibles selon vous ?

Christophe Puel : « Ils le sont devenus. Refaisons un peu l’Histoire… Dans les années 70-80, les accidents écologiques historiques ont montrés à nos dirigeants les limites du développement économique sauvage. Dès lors, la protection de l’environnement est devenue un enjeu important. C’est dans les années 90 (acte unique et traité de Maastricht) que l’Environnement a trouvé sa place dans la politique communautaire, avec la création de la notion de « développement durable ». Il devenait désormais nécessaire de combiner les objectifs du libre échange avec un haut niveau de protection de l’environnement afin d’assurer l’utilisation prudente des ressources et la protection de la santé des personnes. Malgré certaines résistances, Environnement et développement économique sont devenus interdépendants : il est désormais évident qu’une industrie respectueuse de l’environnement n’est pas un luxe mais une nécessité ; de plus beaucoup de secteurs industriels prennent davantage conscience de leur relation et de leurs responsabilités à l’égard de nos ressources naturelles. Plus qu’une nécessité, l’environnement est devenu un critère de choix économique. Pour rester économiquement compétitifs, les entreprises doivent aujourd’hui tenir compte des principaux enjeux environnementaux dans leur stratégie à long terme (changements climatiques, appauvrissement en ozone, acidification et qualité de l’air, gestion des ressources en eau, gestion des déchets, bruit, protection de la nature et de la biodiversité). Ce ne sont plus des thèmes de façade du type « greenwashing », mais de véritables enjeux qui sont au cœur des préoccupations pour les salariés et les parties prenantes, comme éléments déterminants de choix pour la poursuite de la croissance économique. »

Les ressources naturelles constituent à la fois le fondement et les limites du développement économique