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[ Bordeaux ] Numérique : Kairos, la sobriété en action

L’agence bordelaise de solutions numériques écoconçues Kairos a développé un Wordpress qui réduit l’impact des sites Internet sur l’environnement. Désormais considérée comme un « vrai argument de vente » et un « véritable avantage compétitif », la sobriété numérique prend petit à petit toute sa place dans le développement web. Explications avec Shirley Jagle, fondatrice de Kairos et fervente défenseure de cette démarche globale d’avenir.

Shirley Jagle Kairos Bordeaux

Shirley Jagle de Kairos © Atelier Gallien / Echos Judiciaires Girondins

Échos Judiciaires Girondins : Pouvez-vous nous définir ce qu’est selon vous la sobriété numérique ?

Shirley Jagle : « C’est une démarche, un mouvement qui commence par le simple fait de se poser cette question : de quoi j’ai vraiment besoin ? De quelles fonctionnalités, de quel contenu ? Chez Kairos, nous la pratiquons sans compromis, c’est-à-dire qu’on veut vraiment que le design et l’ergonomie en fassent partie. L’idée n’est pas de faire des sites web vides et peu esthétiques, au contraire. Néanmoins, cette sobriété doit surtout venir du matériel : les ordinateurs, les téléphones… représentent les deux tiers de la pollution numérique. Quand on agit sur un logiciel ou sur un site web, cela correspond seulement à un tiers de l’impact carbone que l’on peut réellement réduire. »

 

EJG : L’utilisateur a lui aussi un rôle à jouer…

Shirley Jagle : « L’utilisateur doit vraiment, lui aussi, changer de logiciel et se poser la question de ses besoins. Pour cela, il doit être informé et pouvoir choisir en pleine conscience. Car il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas faire de compromis concernant nos usages numériques : quelqu’un qui travaille dans le cinéma, par exemple, va utiliser beaucoup de vidéos, ce qui est aujourd’hui le plus lourd. Le télétravail crée aussi beaucoup de pollution numérique. Mais on constate d’énormes différences entre l’utilisation de Zoom, de Google Meet ou de Teams, qui tirent plus ou moins de données et donc plus ou moins d’électricité. Ceux qui les développent ont selon moi la responsabilité d’informer. Car l’utilisateur, on le voit dans le secteur de l’alimentaire avec les nutriscores, plus il a d’informations, plus il va essayer d’aller vers ce qui est le plus vertueux. »

La pollution numérique est invisible

EJG : Les outils numériques devraient donc selon vous indiquer leur « score » ?

Shirley Jagle : « En effet, le poids devrait être indiqué sur tous les sites, pour permettre aux utilisateurs de les situer. Il existe déjà des labels comme l’EcoIndex de GreenIT, Google mesure en partie la performance des sites, Website Carbon Calculator le fait aussi très bien. Il faut utiliser ces outils, car il est impossible d’améliorer son empreinte carbone quand on ne la mesure pas. Or la pollution numérique est invisible. Je fais d’ailleurs partie d’un groupe de citoyens européens bénévoles, Citizens for digital rights, qui a mis en place des groupes de travail sur les droits numériques, et notamment le droit à la sobriété numérique, et surtout à l’information. Il faut mener ce travail de sensibilisation. J’ai commencé à le faire avec Bordeaux Métropole en organisant des actions pédagogiques – qui ont malheureusement été freinées par la crise sanitaire. »

Kairos Bordeaux

© Shutterstock – SFIO CRACHO

La notion de sobriété rejoint celle de l’accessibilité, favorisée par un design éthique et minimaliste

EJG : Pour vous, la sobriété numérique rejoint la notion d’accessibilité. Pouvez-vous nous expliquer ?

Shirley Jagle : « Pour moi, sur le web, il y a deux types de pollution : l’empreinte carbone, mais aussi la pollution mentale. C’est pourquoi nous sommes dans une démarche de design éthique, où on fait le vide, on évite les interactions inutiles, on propose à l’utilisateur l’expérience la plus confortable possible. Sur cette question, je suis très inspirée par le travail de l’artiste Yves Klein sur l’expérimentation du void, le vide dans la matière, qui en fait est plein puisque ça raconte aussi quelque chose. Les grands maîtres ont toujours inspiré les designers, on n’échappe pas à cette règle. Ces notions rejoignent selon moi celle de l’accessibilité, favorisée par un design éthique et minimaliste. Par exemple, pour les personnes malvoyantes ou malentendantes, les informations doivent être organisées d’une manière logique et simple, avec un contraste assez fort sur les couleurs, il faut éviter tout ce qui pourrait complexifier la compréhension. Tout cela va dans le même sens et rejoint les démarches de qualité web, comme celle de la société girondine OPQUAST qui s’inscrivent dans un véritable cercle vertueux dont la sobriété numérique est un élément. »

Nous nous sommes concentrés sur WordPress, qui représente 34 % des sites web aujourd’hui

EJG : Votre agence Kairos a développé une version écoconçue du gestionnaire de sites web WordPress, une première en France. Quelle est la genèse de ce projet ?

Shirley Jagle de Kairos

Shirley Jagle de Kairos © Atelier Gallien / Echos Judiciaires Girondins

Shirley Jagle : « En 2019, il y a eu des incendies exceptionnels en Australie, pays dans lequel j’ai fait une année d’étude et dont je me sens proche affectivement. J’ai alors ressenti un grand sentiment d’impuissance qui m’a poussé à réfléchir à l’impact qu’on pouvait avoir. J’ai décidé de porter 20 % du temps de l’équipe de Kairos en R&D sur le sujet de la sobriété numérique : c’est comme ça qu’est né le projet Neptune. En deux ans, nous avons exploré de nombreuses pistes, mais nous nous sommes rapidement rendu compte qu’à notre échelle de petite agence bordelaise, nous ne pourrions pas changer tous les sites du monde. Nous avons donc décidé de nous concentrer sur le gestionnaire de contenus le plus utilisé, WordPress, qui représente 34 % des sites web aujourd’hui. Nous avons développé une version de base en open source, que nous mettons à la disposition de la communauté de développeurs pour nous aider à développer d’autres thèmes, à améliorer l’outil qu’on propose. Il est accessible gratuitement aux étudiants ou aux indépendants qui savent utiliser WordPress. Quant à notre modèle économique, notre valeur ajoutée se situe dans le service, dans l’accompagnement au client. »

 

EJG : Concrètement, en quoi consiste l’écoconception ?

Shirley Jagle : « L’écoconception concerne l’usage, donc les véritables besoins. En web, cela consiste à réduire au maximum les requêtes (les appels de données vers l’extérieur qui génèrent des allers-retours et donc une dépense énergétique) et le poids du site (qui est surtout fonction des médias images et vidéos). Pour cela, sur la page, on va compresser le code et les images, éviter les vidéos, ne pas installer de plugins comme le flux d’un réseau social, installer un plugin de statistiques à l’intérieur du site plutôt que d’envoyer des requêtes vers Google Analytics, etc. On peut aussi paramétrer le code pour éviter que toutes les pages du site ne soient chargées quand on arrive dessus : les serveurs sont suffisamment rapides et puissants pour offrir la possibilité de mettre en place des chargements paresseux. Chez Kairos, nous avons décidé de commencer par WordPress, le mastodonte, pour avoir un véritable impact. Mais bien sûr, quand on veut faire de l’éco-conception puriste, on n’utilise pas de gestionnaire de contenus… »

 

EJG : Comment cela a-t-il été accueilli par vos clients ?

Shirley Jagle : « Très bien ! Quand on a sorti le projet Neptune, nos clients voulaient être certains de bénéficier de cette démarche d’écoconception web et d’autres viennent maintenant nous voir d’abord pour ça. C’est aussi très demandé par les donneurs d’ordre : le critère d’éco-conception ou de sobriété numérique représentait 5 à 10 % du choix du prestataire dans les derniers appels d’offres publics auxquels on a répondu. Depuis la crise sanitaire, les choses ont changé du tout au tout. Nous sommes pleinement rentrés dans l’ère du marketing et de l’engagement. L’engagement dans le territoire : on a beaucoup plus de clients bordelais qu’avant. L’engagement vis-à-vis de son impact : les labels comme BCorp ou 1 % pour la planète sont très regardés. Aujourd’hui, une entreprise qui s’engage et communique sur l’écoconception de son site, c’est important pour les consommateurs et les utilisateurs. C’est un vrai argument de vente et un véritable avantage compétitif. »

Nous allons annoncer une collaboration avec une grande start-up française… Ce sera une innovation totale dans le e-learning

EJG : Quel a été l’impact sur votre activité ?

Shirley Jagle : « Au troisième trimestre 2020, notre activité a été multipliée par trois, et cela devrait suivre la même tendance sur l’ensemble de l’année comptable qui court pour nous de septembre 2020 à août 2021. Cela montre que les gens sont prêts et qu’ils ont envie d’inclure ces problématiques dans leur vie. Nous avons également déjà eu des contacts avec des clients aux États-Unis mais aussi au Moyen-Orient, où se trouvent les pays les plus intéressés par la transition écologique et énergétique, notamment Dubaï avec qui nous avons des discussions. »

 

EJG : Quelles sont les prochaines étapes du projet « Neptune » ?

Shirley Jagle : « Actuellement, nous travaillons sur un thème e-commerce pour WordPress, également en open source. Nous allons aussi annoncer d’ici 2 mois une collaboration avec une grande start-up française concernant une nouvelle forme de e-learning gamifié (une formation sous forme de jeu, NDLR) très innovante. C’est très important pour nous : il s’agit d’une plateforme beaucoup plus complexe qui répond à un besoin d’aujourd’hui qui est comment faire pour bien apprendre à distance, pour capter l’attention ? Il s’agit d’une innovation totale, dans le contenu et dans le code, avec un sujet de transition énergétique complet, qui pourra intéresser toutes les entreprises qui souhaitent aller sur ce type de e-learning. D’autres start-ups nous ont également contactés pour des collaborations sur de l’innovation, notamment de l’intelligence artificielle et de l’assistance cognitive en lien avec les appareils connectés et la santé. Mais nous explorerons tout cela ensuite… »

 

SHIRLEY JAGLE : PORTRAIT EN POINTILLÉS

Ses origines : Née il y a 31 ans en Alsace, Shirley Jagle a grandi dans un milieu « très ouvert » et engagé. « Mes parents étaient impliqués dans plusieurs associations humanitaires comme l’UNHCR pour les enfants réfugiés, pour l’enfance tibétaine », raconte-t-elle. « Nous avons habité un peu partout, à Reims, Lunel… Ça habitue le cerveau à être dans des environnements nouveaux, avec de nouvelles personnes. Ça développe la curiosité », estime-t-elle.

Son « handicap invisible » : « J’ai depuis 14 ans une polyarthrite rhumatoïde, une maladie auto-immune qui me joue des tours encore aujourd’hui. J’ai deux prothèses de hanche, c’est important pour moi de pouvoir en parler car ça ne se voit pas », confie-t-elle. Cela n’empêche pas la jeune femme, qui expose d’ailleurs ses planches dans son bureau, de pratiquer le surf dès qu’elle en a l’occasion.

Sa passion pour l’art : « Je souhaitais au départ faire une école d’art », explique l’entrepreneuse qui a finalement opté pour le commerce. Grâce à Kairos, elle « revient à l’art par le design : notre métier, c’est de traduire des concepts en images ».

Son attirance pour l’international : Diplômée en commerce international, elle a effectué une année d’étude en Australie et travaillé à Barcelone. Passionnée par le « management interculturel » et les langues étrangères, elle espère « pouvoir bientôt travailler en équipe avec des profils variés à l’international ».

Le virus du vin : « Mon premier amour entrepreneurial, c’est le vin », dit-elle. C’est à Saint-Chinian (Languedoc) qu’elle découvre, à l’âge de 20 ans, « le lien incroyable entre la terre et les hommes. C’est pour cela qu’après mon école, j’ai cherché à travailler à Bordeaux ». Elle crée une association et un blog de dégustation remarqués par Jean Merlaut, personnalité emblématique du vignoble bordelais (Château Dudon). Après deux ans de contrat pro et une offre d’emploi à la clé, elle choisit à 22 ans de créer son agence et de travailler en indépendante. Kairos est née. Jean Merlaut y possède toujours des parts aujourd’hui.

Son moteur : Impliquée dans plusieurs projets entrepreneuriaux et associations, Shirley est animée par l’idée « de faire des rencontres, d’aider les autres et de les mettre en relation. C’est mon moteur », assure-t-elle. Entrée dans l’Association pour le progrès du management (APM) pour « mentorer et être mentorée », l’entrepreneuse donne également des cours à l’Education Gaming School.

KAIROS AU DIGITAL VILLAGE

Fondatrice et dirigeante de l’agence Kairos, Shirley Jagle préside également le Digital Village Bordeaux. Cet espace de coworking est situé dans un bâtiment de la rue Judaïque, en plein cœur de Bordeaux. « Nous rénovons ce patrimoine et opérons la transition écologique de cet immeuble du XIXe siècle », explique la dirigeante, qui a rencontré son propriétaire lorsqu’elle travaillait dans le secteur du vin. Fermé durant le premier confinement, le Digital Village, qui possède salles de réunions, bureaux, open-spaces, cuisines et un vaste jardin arboré où sont cultivés des potagers, a rouvert et peut accueillir une quinzaine de « villageois », dont ceux de l’agence Kairos, mais aussi l’agence de datas 10 h11 et bientôt Zèta Shoes.

KAIROS EN CHIFFRES

Date de création : 2012

Nombre de collaborateurs : 10

Recrutements prévus : 2 en 2022 (UX design et office manager)

Croissance prévisionnelle de CA sept 2020-août 2021 : x3

20 % de l’activité dédiée à la sobriété numérique