Couverture du journal du 30/07/2021 Consulter le journal

Crise, pertes et profits, le scénario rassurant de l’OCDE

Selon la dernière enquête de l’OCDE, l’économie mondiale connaîtrait une croissance de 5,8 % pour 2021 et de 4,4 % pour 2022. Mais ce scénario résolument rassurant oublie de mentionner les énormes pertes de 2020…

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La communication en temps de crise

Rassurer ! C’est souvent l’objet de la communication en temps de crise ou post-crise, l’idée étant, comme on le dit souvent, que la croissance est d’abord une question de confiance. Le risque est néanmoins de passer sous silence une réalité plus contrariante contre laquelle il vaudrait mieux s’armer le plus tôt possible pour éviter qu’elle ne prenne trop ses marques et ne nuise aux efforts par ailleurs mis en œuvre pour construire l’après crise. À ce titre, on regrette que la communication des prévisionnistes passe sous silence l’importance des effets d’acquis dans le chiffrage de prévisions, en apparence très optimistes.

Car, ceux-ci, nous l’avons déjà mentionné, sont exceptionnels, proportionnels au rattrapage déjà effectué au second semestre 2020. Le PIB mondial a, par exemple, terminé l’année dernière sur des niveaux supérieurs de 4,2 % à sa moyenne de 2020. Il suffirait donc qu’il se stabilise à ce niveau tout au long de 2021, ce qui correspondrait à une croissance nulle, pour ressortir en hausse de 4,2 % en moyenne. C’est, en moyenne, en effet que sont émises la plupart des projections de croissance, lesquelles sont rarement assorties de leur équivalent en variations en fin d’année sur quatre trimestres, comme le fait, par exemple la Fed. Or ces moyennes sont largement sujettes aux biais statistiques ainsi que le décrivent les acquis très variables d’une économie à l’autre, fonction principalement, non pas d’écarts exceptionnels dans le processus de rattrapage, mais davantage de son moment, plus ou moins avancé courant 2020.

Dit autrement, la forte croissance sur laquelle la plupart des économistes communiquent n’est pas à venir mais essentiellement passée à l’exception principalement du cas américain pour lequel le plan Biden permet d’anticiper un élan plus marqué. Le phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux seules perspectives 2021. La plupart des pays devraient connaitre une accélération de leur croissance avec le retour à un fonctionnement normal de leur économie, généralement anticipé au deuxième ou troisième trimestres. Ces anticipations ont également un effet trompeur sur les perspectives pour 2022, dont les acquis sont le plus souvent portés par ce rebond temporaire.

La forte croissance sur laquelle les économistes communiquent n’est pas à venir mais essentiellement passée

Pertes accumulées en 2020 passées sous silence

Autre faille de la communication des économistes, le passage sous silence des pertes accumulées en 2020. L’objectif numéro un semble souvent se limiter, en effet, à l’espoir de retrouver les niveaux de création de valeur d’avant la crise, sans s’interroger sur l’effacement des pertes qu’elle a occasionnées, un peu comme si 2020 était une année blanche. Le premier objectif devrait être atteint dans la plupart des pays et fait le plus souvent la une de la communication. Pour le second, on ne sait pas. Pourtant, à l’évidence, les pertes non compensées de 2020 ne seront pas sans effet sur la dynamique et les caractéristiques de la reprise à venir. Or, elles sont souvent très conséquentes, y compris à horizon 2022. Nous les avons estimées en cumulant les évolutions de PIB réels du scénario de l’OCDE depuis la fin de l’année 2019, et nos résultats interpellent. Rares sont en effet les pays censés être en mesure d’effacer l’ardoise de la crise passée en dehors des cas chinois et américain. Au Japon et en zone euro, les pertes cumulées de PIB réel seraient encore de quasiment 2 % en 2022. Dans le détail, les retards européens sont, parfois considérables : 5,5 % en Espagne, 4,3 % en Italie, mais aussi 3 % en France et 1,5 % en Allemagne… Quant à l’économie britannique, elle se situe dans la mouvance, avec une perte implicite de 3,7 % dans ce scénario.

L’Inde s’en sort… Brésil et Afrique du Sud moins bien lotis

À certains égards plus préoccupantes, les pertes implicites du scénario de l’OCDE sont également très importantes pour bon nombre de pays émergents. Si la Russie et l’Inde paraissent devoir s’en sortir, le Brésil et plus encore l’Afrique du Sud sont moins bien lotis… De fait, l’Inde compte parmi la première servie par son passé, avec un acquis de croissance pour 2021 de plus de 9 % à la fin de l’année dernière, même le regain d’épidémie de ces derniers mois a du mal à transparaître sur les nouvelles projections, de 9,9 %. La Russie, avec un acquis négatif à la fin 2020, s’en sortirait presque mieux avec une prévision de croissance de 3,5 %, ce qui n’est en revanche pas le cas du Brésil ou de l’Afrique du Sud avec des prévisions comparables mais essentiellement constituées de l’acquis…
Enfin, parce que les conditions démographiques sont très différenciées, la comparaison du PIB par tête a naturellement son importance face à de tels chocs. Or, là encore, la communication manque tant ce qui apparaît parfois comme une perte acceptable peut ressortir comme beaucoup plus inquiétante lorsque rapportée à la population d’un pays, ou l’inverse. Les pays émergents à croissance démographique encore soutenue, accusent des pertes par habitant amplifiées par rapport à celles mentionnées plus haut qui atteindraient jusqu’à 5 % dans le cas sud-africain. À l’inverse, ramenée à sa population, l’Italie serait moins impactée, subissant un choc in fine comparable à la France, toujours deux fois supérieur à celui envisagé dans le cas allemand, néanmoins.

Bévue ?

Cette lecture, on en convient, n’est pas des plus accessibles et l’on peut aisément comprendre le souci de simplification susceptible de présider aux choix de communication de la plupart des économistes, outre ceux d’instiller de la confiance. Il n’en reste pas moins, on l’aura compris, qu’un tel choix est périlleux. Nous sommes loin d’avoir affaire à des nuances, en effet, et la complexité de la situation, l’enjeu des réponses à la crise et de celles des agents à la situation présente est de taille. Cette communication n’est naturellement pas sans impact sur le comportement des agents : entreprises, gouvernements et ménages, auprès desquels la délivrance d’une communication approximative ou biaisée peut être lourde de conséquences.

Les marchés ensuite, lesquels, en apparence bien peu soucieux de la réalité économique de ces derniers temps, n’en demeurent pas moins fondamentalement dépendants. On comprend sans doute l’embarras des banques centrales qui, si elles font bien leur travail d’investigation, sont forcément conscientes de la fragilité des sous-jacents des prévisions mais se retrouvent néanmoins contraintes de faire face à la pression montante d’un public bercé par l’illusion des chiffres. Faute d’avoir une communication adaptée, le risque est probablement élevé d’aller au-delà de déceptions du type, par exemple, de celles récurrentes sur l’emploi américain, l’activité industrielle ou la demande internationales, ainsi que le sussurrent de plus en plus d’indicateurs économiques. Il faudra alors s’accrocher car nous risquons de tomber de haut, y compris les plus prudents d’entre nous qui, finalement se laissent également rattraper par ce surcroît de confiance ambiante.

 

Faute d’avoir une communication adaptée, le risque est probablement élevé d’aller au-delà de déceptions