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Entreprises en Gironde : Histoire d’un sauvetage par Fidal

Depuis un an et demi, l’État n’a jamais été aussi généreux avec les entreprises. L’ampleur de ces aides a permis dans de nombreuses situations de masquer des problèmes de rentabilité et de retarder la crise de trésorerie. La fin des aides exceptionnelles va pousser certains chefs d’entreprises à devoir franchir le seuil des tribunaux de commerce. Cette chronique a pour objectif de sensibiliser et de dédramatiser des situations difficiles pour les chefs d’entreprise, qui se trouvent souvent désemparés face à une situation financière critique.

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Yann PINOGES, CEO Groupe Média Bouger à Bordeaux et Patrick ESPAIGNET, avocat en droit des affaires – Directeur associé cabinet Fidal Bordeaux © D. R.

La sortie de la crise de la Covid-19 va générer, de l’avis général, une recrudescence des faillites d’entreprises. Il faut toutefois se garder de toute certitude en la matière car l’année dernière déjà à la même époque, les spécialistes des entreprises en difficultés anticipaient l’arrivée d’une « vague » de défaillances. Non seulement cette vague n’est jamais arrivée, mais nous avons au contraire assisté à une chute vertigineuse du nombre de défaillances en 2020. Prêts PGE, aides en tout genre, chômage partiel… L’État n’a jamais été aussi généreux avec les entreprises, et l’ampleur de ces aides a permis dans de nombreuses situations de masquer des problèmes de rentabilité et de retarder la crise de trésorerie. Les prêts PGE étant pour la plupart désormais consommés, la fin des aides exceptionnelles va pousser certains chefs d’entreprises à devoir franchir le seuil des tribunaux de commerce. Le dossier que nous avons décidé de mettre en lumière aujourd’hui a pour objectif de sensibiliser et de dédramatiser des situations difficiles pour les chefs d’entreprise, qui se trouvent souvent désemparés face à une situation financière critique. Nous avons tous les deux souhaité partager l’idée qu’il faut toujours garder l’espoir d’un rétablissement et d’un nouveau départ.

Il y a une grande méconnaissance des procédures et de ce qu’elles impliquent pour l’entreprise et le dirigeant

Comment tout a commencé ?

Yann Pinoges : « Lorsque nous avons pris contact avec Patrick en 2016, notre société connaissait un fort développement. Nous étions passés du statut de start-up à celui d’entreprise en pleine croissance en peu de temps. Nous étions devenus le 3e groupe français dans notre secteur d’activités. Cependant nous n’avions pas l’ensemble des compétences nécessaires à la bonne gestion d’une forte croissance, ce qui nous a rapidement conduit à avoir quelques difficultés de trésorerie.

Patrick Espaignet : « J’ai rencontré Yann et son associé David en juin 2016. Je leur avais été recommandé par un ami. Ils sont venus me voir au cabinet avec leur directeur financier pour une première rencontre pour « voir ce que je pouvais leur proposer ». Le constat était assez simple : une entreprise en forte croissance, la création (sans doute trop rapide) d’une quinzaine d’établissements dans toute la France, des salariés sans encadrement véritable et des frais de gestion en forte hausse. Situation classique d’un développement non maîtrisé qui échappe à tout contrôle.

J’ai tout de suite exposé à Yann et à son associé la solution d’une procédure collective, et plus particulièrement celle d’une procédure de redressement judiciaire. Je n’ai rien caché des difficultés qui les attendaient, du séisme qu’allait provoquer ce genre de procédure dans leur vie personnelle, ainsi que les solutions de sortie qui pouvaient être envisagées. Je leur ai demandé de réfléchir quelques jours à ce qu’ils voulaient vraiment, et leur ai dit que s’ils revenaient me voir, il faudrait qu’ils me fassent confiance car le « bateau allait fortement tanguer » au cours des semaines suivantes. »

 

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Quel est le PREMIER conseil que vous ayez reçu / donné ce jour-là ?

Y. P. : « Que nous allions ramener à la concession automobile les deux voitures de luxe avec lesquelles nous étions arrivés. Au-delà de cette anecdote qui peut paraître amusante, elle incarne bien le décalage dans lequel nous étions à ce moment-là entre l’euphorie des années fastes et une réalité qui venait de nous rattraper… »

P. E. : « Oui, et cela démontre aussi la précarité des situations financières. Je reste toujours frappé par la vitesse avec laquelle les choses peuvent basculer. Lorsque les affaires marchent bien, on peut rapidement se sentir intouchable, et cette anecdote est finalement assez révélatrice de l’état d’esprit de ces jeunes dirigeants.

Il faut croire que le conseil était pertinent puisqu’ils sont revenus me voir dès la semaine suivante, en me confirmant qu’ils étaient prêts à me faire confiance pour s’en sortir, et qu’ils feraient tout ce qui serait nécessaire pour traverser la tempête. C’est à partir de ce moment-là que nous avons commencé à travailler ensemble pour préparer l’ouverture de la procédure de redressement judiciaire. »

Avant de rentrer concrètement dans la procédure, quelle image vous en faisiez-vous ?

Y. P. : « Je dirai que lorsqu’on se lance là-dedans, on a l’impression que l’on va tout perdre. C’est un sentiment terrible qui vous saisit. Ce sentiment que tous vos efforts réalisés depuis des années vont s’envoler en fumée. Il faut le vivre pour le ressentir. C’est dur, très dur… »

P. E. : « C’est l’une des grosses problématiques de ce monde-là : il y a une grande méconnaissance des procédures et de ce qu’elles impliquent (pour l’entreprise et pour le dirigeant) et un jargon qui fait extrêmement peur. »

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Quels signes doivent alerter ? À quel moment faut-il demander de l’aide ?

Y. P. : « Nous avions des autorisations de découvert avec certains de nos partenaires financiers, qui nous permettaient de financer une partie de notre croissance. Un de nos partenaires nous a demandé de solder le découvert autorisé. Cela a été le déclencheur de tout. Nous n’étions pas en capacité d’y faire face à court terme… Nous avons contacté Patrick lorsque nous avons réalisé que nous n’arriverions pas à mobiliser l’argent pour honorer cette dette. »

P. E. : « Je dirai qu’il faut se poser des questions et demander de l’aide pour mieux piloter sa trésorerie dès lors que l’on commence à avoir besoin de décaler le paiement de certaines factures…Les choses peuvent s’enchaîner très vite autrement. »

Y’a-t-il des moments qui vous ont marqué au cours de la procédure ? Quel a été pour vous le moment le plus marquant de la procédure ?

Y. P. : « Nous sommes passés devant le tribunal le 29 juin 2016. L’entreprise a alors été placée en redressement judiciaire, et nous avons rapidement rencontré l’administrateur judiciaire. Je n’avais alors aucune idée du fonctionnement des procédures, et je revois Patrick dans le bureau de l’administrateur judiciaire, en train de passer en revue l’ensemble de nos contrats, et déchirant et jetant par terre ceux que nous pouvions arrêter grâce à la procédure collective. C’est un moment marquant qui caractérise bien à ce moment-là, notre total manque de connaissance dans ces types de procédures. »

Le droit des procédures est un droit d’exception et cet aspect est assez méconnu du grand public

P. E. : « Dès le passage au tribunal, nous sommes effectivement allés rencontrer l’administrateur judiciaire, qui, après avoir étudié avec nous la stratégie de redressement que nous avions élaborée préalablement, a accepté de résilier tous les contrats que Yann et son associé n’estimaient pas nécessaires à la poursuite des activités. Les courriers de résiliation des contrats sont partis chez les fournisseurs et les co-contractants dès le lendemain. »

Quels ont été les moments les plus lourds ou difficiles à gérer?

Y. P. : « Même si Patrick nous avait alertés sur cette période difficile, nous ne nous attendions certainement pas à la déferlante d’insultes, d’agressivité, qui a suivi l’ouverture de la procédure. L’aspect humain est un facteur essentiel dans le monde de l’entreprise. Être déçu et blessé humainement par des collaborateurs avec qui nous avions partagé tant de choses est certainement une des choses les plus dures à affronter dans la procédure, et le soutien de Patrick a été crucial pour nous aider à prendre de la distance avec tout cela. La mise en place d’un plan social a aussi été lourde à gérer (nous sommes passés de 40 à 3 salariés). Il est toujours difficile de détruire des emplois, surtout lorsqu’on a autant travaillé avec les personnes concernées. »

Un entrepreneur qui n’est pas confronté un moment dans sa vie à cette épreuve, c’est un peu comme un soldat qui n’a pas connu la guerre

P. E. : « Comme je l’avais expliqué à Yann et à son associé, le bateau a fortement tangué pendant un mois. Les fournisseurs furieux, les banquiers transférant leur dossier aux « affaires spéciales », les salariés recevant leur lettre de licenciement, les clients désemparés… Rien ne leur a été épargné. Ils m’appelaient tous les jours et j’essayais de les rassurer en leur expliquant que cet épisode était inévitable. Pour ce qui est des licenciements économiques, il me semble important de préciser que dans le cadre de la procédure judiciaire, le paiement des créances des salariés est totalement financé par l’AGS (Association qui gère le Fonds de Garantie des Salaires alimenté par la cotisation patronale dite FNGS). Le remboursement de cette avance est alors prévu mais ultérieurement, dans le cadre du plan de continuation. »

Y’a-t-il des choses / étapes qui vous ont surpris au cours de la procédure ?

Y. P. : « Toutes les dettes existantes à la date d’ouverture de la procédure ont été gelées. L’entrée dans la procédure fait en quelque sorte « sortir de l’environnement » dans lequel nous avions l’habitude de On regarde si les contrats sont rentables ou pas, et tout ce qui est dû est alors gelé, et sera payé plus tard, sans qu’aucun recours ne soit possible contre nous. C’est véritablement à ce moment-là que le terme « protection » a pris pour moi tout son sens. »

P. E. : « Comme l’a dit Yann, l’entrée dans une procédure collective permet de déroger à pas mal de règles classiques du droit des contrats.

Le droit des procédures collectives est un droit d’exception, et cet aspect est effectivement assez méconnu du grand public. Au bout de 4 mois, nous avons commencé à regarder les déclarations de créances des fournisseurs. Il faut savoir que lorsqu’un fournisseur déclare une créance, il ne lui est plus possible par la suite de modifier à la hausse cette déclaration (on ne peut que la faire baisser). Il est donc assez classique de recevoir des déclarations « gonflées » contenant pas mal d’incohérences et d’erreurs ; certains fournisseurs avaient rajouté à leurs créances des frais, des pénalités, des indemnités de toute nature) et c’est mon rôle de vérifier l’intégralité du passif déclaré et de contester les créances déclarées que Yann et son associé estimaient erronées.

Je dois dire que Yann et son associé semblaient un peu sceptiques au départ sur cette procédure de vérification des créances, mais ils m’ont tout de même laissé la main sur cette procédure de vérification… Heureusement d’ailleurs, puisque sur 1,3 M€ de créances contestées par nos soins, j’ai finalement obtenu l’abandon ou l’annulation de 962 K € de créances ! »

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Les procédures sont longues (plusieurs années souvent), comment vit-on cette période ?

Y. P. : « De manière générale, on se laisse un peu porter dans la mesure où la procédure dicte les étapes : Patrick suggérait des choses, nous travaillions ensemble pour voir comment réagir, définir nos options, envisager les différentes solutions, et préparer ce que l’on a à dire au Tribunal. C’est un véritable travail d’équipe, et le microcosme judiciaire devient notre quotidien.

Très concrètement, au quotidien, nous vivons 12 mois de période d’observation, pendant lesquels on ne peut pas bouger le petit doigt. C’est assez désagréable et chronophage il faut bien le dire. L’ensemble de nos charges est analysé, notre rémunération est revue à la baisse et fixée par un juge, tous nos comptes sont scannés. C’est intrusif, il faut savoir se mettre à nu, pour la bonne cause, certes, mais cela reste assez infantilisant (tout document doit être validé par l’administrateur judiciaire, contre-signature sur tous les paiements, impossibilité de faire des virements, passage obligatoire par une banque judiciaire, etc).

Je dirai que l’on se sent dépossédé de son entreprise pendant un certain temps. Les choses se détendent à partir du moment où le plan de continuation est défini, et que l’on démontre que l’on est capable de respecter le plan que l’on s’est fixé.

En tant que chef d’entreprise, nous vivons des ascenseurs émotionnels assez intenses. Nous découvrons beaucoup de choses, rencontrons beaucoup de difficultés, sur un laps de temps très court, et au fur et à mesure de nos échanges et de notre travail avec Patrick, on « détricote » les sujets, et l’on commence à voir la lumière au bout du tunnel. »

P. E. : « Si mes clients marquaient parfois quelques signes de découragement, je leur rappelais que les prévisionnels étaient tenus et que leur société était en phase avec ce que nous avions prévu. Passé cette phase de transition et de réorganisation, les choses se sont progressivement calmées. Nous sommes presque rentrés dans une routine de rencontre avec le mandataire judiciaire, l’administrateur judiciaire et le juge commissaire, et le niveau de trésorerie de la société était vérifié presque tous les jours. L’aspect psychologique représente une grande partie de mon accompagnement.

Une grosse partie de mon travail consiste en effet à rassurer les clients, qui manquent de perspective, et ne savent pas s’ils seront encore debout le lendemain. La notion de temps est fondamentale dans ce process. Le chemin semble souvent obstrué, et mon objectif est de permettre à mes clients de retrouver leur sérénité. »

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Comment s’est passé la sortie de procédure ?

Y. P. : « Avec Patrick, l’administrateur judiciaire et le cabinet d’expertise comptable, nous avons élaboré un plan de continuation qui prévoyait plusieurs propositions de remboursement du passif restant. Parmi l’une d’entre elles, il y avait la proposition de paiement comptant de 20 % de la créance moyennant abandon du solde. Nous ne croyions pas vraiment à un accueil favorable de cette proposition chez les créanciers, mais nous avons finalement économisé 200 K€ de passif car la plupart des créanciers chirographaires ont choisi cette option. Ce fut une belle surprise. »

P. E. : « À la fin des opérations, le sujet n’était pas comment nous allions rembourser le passif mais plutôt comment nous allions pouvoir payer l’impôt sur les sociétés résultant des économies réalisées grâce aux contestations des créances et aux abandons de créances consentis dans le cadre du plan de continuation. Le Tribunal de Commerce a homologué notre plan de continuation moins d’un an après l’ouverture de la procédure de redressement judiciaire. La société était rentable, entièrement réorganisée et disposait d’une trésorerie suffisante pour envisager l’avenir avec une certaine sérénité. »

Quels sont selon vous les freins qui empêchent aujourd’hui les entrepreneurs de demander de l’aide et de s’engager dans une telle procédure ?

Y. P. : « Je pense réellement que de nombreux chefs d’entreprise rencontrent aujourd’hui des difficultés, mais ils peuvent ressentir de la honte, se sentir responsables, voire coupables d’avoir « coulé la boîte ». Il y a une dimension personnelle et émotionnelle importante à digérer et à dépasser pour franchir le pas. On se sent responsable du bateau qui tangue. La dimension humaine peut faire mal, et certains proches peuvent soudainement nous tourner le dos en nous suspectant « d’être partis avec la caisse ». Ces épreuves vous renforcent, vous font grandir et vous font prendre en expérience. »

P. E. : « Je sais par expérience que beaucoup répugnent à cette démarche, par peur, par méconnaissance des procédures collectives, par le caractère malheureusement toujours « infamant » de ces procédures dans l’esprit du public. Même si les mentalités évoluent lentement, un dirigeant qui a été confronté à une procédure collective reste longtemps marqué, aux yeux de son entourage professionnel, par une sorte de suspicion générale. »

Avec du recul, quels sont selon vous les « facteurs clés » de réussite d’une telle procédure ?

Y. P. : « En cas de difficultés, la première chose à faire selon moi serait vraiment de se rapprocher d’un avocat. ll me semble indispensable de s’appuyer sur des experts (avocat et expert-comptable) du Restructuring (mutation et retournement d’entreprises), maîtrisant parfaitement les procédures collectives. Je considère que nous avons eu la chance de pouvoir nous appuyer sur Patrick, qui connaît l’écosystème, qui a travaillé main dans la main avec un expert-comptable rompu également à ce type d’exercice. Cela nous a fait gagner beaucoup de temps (ou nous a évité d’en perdre en tout cas), ce qui est très précieux dans ce type de procédures. La confiance qui s’instaure entre nous et notre avocat est fondamentale, En tout cas, elle a été salvatrice et salutaire pour notre société. »

P. E. : « De mon point de vue, je dirai que le mental du (ou des) dirigeant(s) est l’élément clé dans le succès ou l’échec de ce type de procédure. Le profil, la façon d’appréhender les situations conditionnent le jugement des mandataires et des juges. Lorsque le(s) chef(s) d’entreprise montre(nt) une constance, une capacité à supporter la pression, accepte(nt) de respecter les règles du jeu, ils gagnent la confiance des organes de la procédure (juge / administrateur / mandataire). En trois ans, j’ai vu Yann et David mûrir, acquérir de l’expérience, et la véritable force d’un dirigeant à mes yeux réside dans sa capacité à se sortir d’une telle situation. Je dis souvent qu’un entrepreneur qui n’est pas confronté un moment dans sa vie professionnelle à ce genre de péripétie, c’est un peu comme un soldat qui n’a pas connu la guerre. »

Remerciements à Ghizlane de Casamayor pour sa précieuse collaboration