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Filière équestre en Gironde : La chevauchée vers l’excellence

GIRONDE – LIM Group, Value Feet, Blue Horse Group ou encore FreejumpSystem. En Gironde, un essaim d'entreprises s'est développé autour des activités liées aux courses hippiques et à l'équitation, rivalisant d'innovations autour de l'équipement et de la santé animale. Qu'elles peaufinent leurs technologies, se diversifient ou montent en gamme, ces entreprises s'attellent à tirer vers l'excellence une filière confrontée à des défis structurels. À quelques jours de l'ouverture du Jumping de Bordeaux, plongée dans cet univers de passionnés.

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Laurent Duray, président de LIM Group ©Louis Piquemil - Echos Judiciaires Girondins

Au cœur de la métropole bordelaise, nichés entre les arbres du bois du Bouscat, en bordure de l’Hippodrome et à quelques encablures seulement du Golf bordelais, les bâtiments bardés de bois se fondraient presque dans le paysage. Sorties de terre pendant la période covid, les récentes installations éveillent encore la curiosité des promeneurs sur la boucle pédestre du Chemin des courses. Il faut dire que peu soupçonnent qu’elles abritent un concentré d’innovations développées par des entreprises en pointe dans leur secteur.

Un moteur pour la Gironde

« Le pôle équestre qui a été créé au Bouscat, sous l’impulsion de la Ville, est un réel moteur pour la filière en Gironde », observe Caroline Saquet, animatrice du réseau So Horse Alliances, cluster dédié au cheval en Nouvelle-Aquitaine et Occitanie, représentant 42 entreprises adhérentes.

Parmi elles, le joyau néo-aquitain LIM Group, fabricant de selles haut de gamme et autres équipements équestres. Depuis le mois d’avril 2023, 60 des 850 salariés du groupe travaillent quotidiennement dans les locaux construits sur ce terrain appartenant à l’Hippodrome. L’ETI y a investi trois millions d’euros pour y installer son pôle R&D ainsi que ses équipes supports, finance. Bientôt, les salariés d’une autre entreprise bordelaise, FreejumpSystem, qui produit notamment des étriers et des équipements de protection pour les cavaliers, éliront aussi domicile au sein de ce pôle équestre.

Dans le Sud-Ouest, So Horse Alliances recense près de 7 000 entreprises équestres, 7 300 emplois en découlent directement, générant 375 millions d’euros de chiffre d’affaires

Il faut dire que l’équitation et les courses hippiques jouent un rôle économique non négligeable dans la région. Dans le Sud-Ouest, So Horse Alliances recense près de 7 000 entreprises équestres, 7 300 emplois en découlent directement, générant 375 millions d’euros de chiffre d’affaires. Avec 63 460 pratiquants licenciés en Nouvelle-Aquitaine, l’équitation est bien représentée (10,6 licenciés pour 1 000 habitants contre 9,4 au niveau national). Les 16 400 licenciés girondins représentent 26 % des cavaliers de la région (données de l’Agreste Nouvelle-Aquitaine et de la Fédération française d’équitation).

Terre d’innovation

Ce marché dynamique explique en partie la présence sur le territoire d’entreprises, parfois leader sur leur marché, ayant placé l’innovation au cœur de leur stratégie. À l’instar de la start-up Value Feet qui a développé une technologie permettant de scanner et modéliser en 3D les sabots du cheval, les fers sur mesure sont ensuite fabriqués dans l’atelier de Canéjan puis livrés en 48 heures partout dans le monde. Parmi ses quinze salariés, quatre développeurs sont dédiés au maintien et à l’amélioration de sa technologie.

L’innovation, c’est aussi le credo du président de LIM Group, fondateur visionnaire de l’entreprise (alors baptisée CWD) en 1998 : « participer à la performance sportive du couple cavalier-cheval en apportant des solutions qui améliorent le bien-être de l’animal », raconte Laurent Duray. Pour cela, l’entreprise investit « entre 3 et 8 % du chiffre d’affaires en R&D, en fonction des années ». Cette conviction, conjuguée à une démarche scientifique rigoureuse, a guidé des choix stratégiques qui – s’ils s’avèrent payants aujourd’hui – ont pu paraître téméraires, il y a quelques années. « Nous étions persuadés que, pour pouvoir pousser l’innovation le plus loin possible, nous ne pouvions pas le faire en étant un simple assembleur de pièces en cuir avec un arçon. Il fallait que l’on remonte dans la chaîne de valeur, que l’on soit capable de développer de nouveaux cuirs, de nouveaux arçons, des process d’assemblage etc. », déroule le dirigeant.

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Selle de la marque Butet (LIM Group) © LIM Group

C’est ainsi qu’en 2013, peu de temps après avoir racheté son concurrent basque Devoucoux, LIM rachète deux tanneries, l’une en Dordogne, l’autre au Portugal, et développe un cuir végétal. « À l’époque, nous avions investi 3 millions d’euros pour une entreprise qui faisait 25 millions d’euros de chiffre d’affaires, c’était des investissements colossaux », estime Laurent Duray. En 2023, l’entreprise a franchi le cap des 100 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Maîtriser la chaîne de valeur

La PME Blue Horse Group a dressé un constat identique concernant la maîtrise de la chaîne de valeur. Depuis son bureau entièrement vitré, Mathias Pestre-Mazières a une vue imprenable sur les 3 500 m2 de son entrepôt logistique situé à Ambarès-et-Lagrave. « Selon la saison, nous expédions entre 250 et 400 colis par jour », précise-t-il. L’entreprise, née du rachat du site Cheval Energy en 2017, est spécialisée dans l’e-commerce de produits liés au monde du cheval. « En 2021, avec la surcroissance que le covid nous avait apportée, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait que nous internalisions la logistique : préparation des colis et expédition des commandes, relate le PDG. L’e-commerce, c’est vendre des produits en ligne, mais c’est aussi expédier rapidement et bien. »

Soucieux d’offrir un service adapté à l’exigence de ses clients, Mathias Pestre-Mazières décide de transférer son siège social de Courbevoie (Hauts-de-Seine) pour s’implanter au nord de la métropole bordelaise. « D’un point de vue stratégique, c’est ce qu’il fallait faire mais j’avais sous-estimé la difficulté de se lancer dans la logistique », reconnaît-il sans ambages. Compte tenu de son niveau d’activité actuel, l’entrepôt est surdimensionné. « J’ai à peu près 30 % de capacité en trop, sur un loyer important, c’est lourd à porter ». La PME a donc lancé depuis huit mois une activité d’expédition pour compte de tiers, toujours dans le monde du cheval.

La consolidation du secteur

Diplômé de Polytechnique, Sciences Po et l’ENA, après un début de carrière en tant que sous-préfet puis 15 ans dans une banque d’affaires à Londres, Mathias Pestre-Mazières a du ressort. Et de l’ambition pour sa jeune entreprise qui a bouclé l’année 2023 avec un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros. « Je pense que l’on peut emmener le groupe à 20 millions à horizon 2030, assez naturellement avec son modèle actuel », assure-t-il. Le groupe détient actuellement quatre sites e-commerce : Cheval Energy, Pony Power, Phytology Vetcare ainsi que la marque Gamme du Maréchal, rachetée en 2022.

Le dirigeant espère répéter l’opération dès 2024. « Pour l’instant, nous avons financé nos opérations de croissance externe avec nos fonds propres et de l’endettement. Mais je prépare une levée de fonds pour financer notre croissance. » Les cibles potentielles sont déjà identifiées. « Le secteur du cheval, comme beaucoup de secteurs dans le retail, patine un peu en ce moment… Il y a donc quelques opportunités », souligne le dirigeant.

Depuis plusieurs années, une concentration du marché se dessine. L’histoire de LIM Group atteste de ce phénomène. Dès 2013, le groupe rachetait son concurrent Devoucoux, puis cinq ans plus tard s’offrait la pépite des selliers, Butet, qui rencontrait des difficultés. Puis en 2020, LIM se rapprochait d’Audevard, le seul laboratoire pharmaceutique européen dédié cheval, actant ainsi sa diversification dans la santé équine.

Un marché de niche

« C’est un secteur qui est compliqué parce que c’est un marché de niche, très concurrentiel », commente Mathias Pestre-Mazières, de Blue Horse Group. « Si j’adressais un marché type chien ou chat, je ferais certaines choses évidentes. Par exemple, sur le site, on pourrait implémenter une technologie de chatbot, cela pourrait vraiment accélérer notre stratégie de conseil santé, sauf que cela représente un investissement entre 150 000 et 200 000 euros. Il me faudrait 15 ans pour l’amortir donc ce n’est pas possible. »

C’est un marché très concurrentiel

« Le marché est mondial et attaquer le monde en étant petit, c’est difficile », pointe aussi Laurent Duray. « Il est compliqué d’aller à l’export si on n’a pas un bon directeur export, des salariés qui ont une connaissance fine des marchés… Ces compétences-là quand on est trop petit, on n’a pas les moyens de se les offrir, il faut atteindre une taille critique suffisante. »

La taille critique

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©Value Feet

C’est tout l’enjeu des prochains mois pour la jeune entreprise Value Feet qui réalise actuellement 60 % de son chiffre d’affaires à l’export et vise 90 % dans un an. « Nous arrivons à un point où nous avons atteint la maturité technique de notre process. Notre produit est fiable, c’est prouvé : nous équipons dix des vingt meilleurs cavaliers mondiaux », révèle Thibaut Rooryck, cofondateur de l’entreprise avec son frère Maxime. « Maintenant il faut convertir tout cela en quantité, pour dupliquer le modèle sur un nombre important d’écuries. » Compte tenu de la dimension de son usine, l’entreprise aurait la capacité de monter jusqu’à 5 millions d’euros de chiffre d’affaires. L’entreprise se met déjà en condition pour relever ces prochains défis, une opération pourrait être bouclée dans les prochaines semaines.

 

LIM Group
La passion du bien-être animal

Date de création : 1998
Dirigeant : Laurent Duray
Chiffre d’affaires : 100 M€ en 2023
Nombre de salariés : 850 salariés
Siège social : Nontron (Dordogne) et Le Bouscat

L’ETI – qui a déplacé son centre de gravité vers la Gironde – n’a plus besoin de prouver l’excellence de ses marques de selles. « Dans le top 250 des meilleurs cavaliers mondiaux, plus de 100 utilisent nos marques », fait valoir Émilie Jeanjean, responsable communication pour le groupe. Mais depuis 2020, suite au rachat des laboratoires Audevard, sa division « Health & Science » (qui a réalisé un chiffre d’affaires de 20,19 millions d’euros en 2023) constitue un axe majeur de sa stratégie pour les années à venir. « C’est le cap suivant pour nous : accélérer dans l’offre thérapeutique et investir fortement dans le soin et la santé des chevaux », analyse Laurent Duray. De quoi permettre à l’entreprise de passer de 100 à 200 M€ de CA d’ici sept à huit ans.

 

Blue Horse Group
Champion de l’e-commerce

Date de création : 2017 suite au rachat du site Cheval Energy
Dirigeant : Mathias Pestre-Mazières
Chiffre d’affaires : 10 M€ en 2023
Nombre de salariés : 25 salariés
Siège social : Ambarès-et-Lagrave

Soutenu par quatre family offices prestigieux du monde équestre, Blue Horse Group est devenu un acteur majeur de son secteur en quelques années. À la tête du peloton, sa plateforme Cheval Energy qui vend aux cavaliers de tous niveaux et aux professionnels des produits variés dédiés au bien-être et à la santé du cheval et propose des conseils vétérinaires. Mathias Pestre-Mazières entend bien compléter son arsenal de marques et envisage même d’ajouter une activité de production à son groupe.

 

Value Feet
La pépite technologique

Date de création : 2015
Dirigeants : Thibaut et Maxime Rooryck
Chiffre d’affaires : non communiqué
Nombre de salariés : 15
Siège social : Canéjan

Lorsque germe leur idée révolutionnaire, Thibaut et Maxime Rooryck sont encore respectivement étudiants en école de commerce et d’ingénieur. Au départ, ces deux passionnés d’équitation veulent fabriquer des équipements puis pour amortir une de leur machine, et encouragés par un maréchal-ferrant, ils décident de se concentrer sur la production de fers à cheval parce que « c’était récurrent et beaucoup plus novateur », se remémore Thibaut Rooryck. Ils développent alors un scanner capable de prendre une empreinte sur mesure du pied du cheval. Les fers sont ensuite produits avec des matières polyamides dans leur atelier girondin en quelques minutes seulement puis envoyés dans le monde entier.