Couverture du journal du 11/06/2021 Consulter le journal

Gironde : Les pharmacies face à la crise

Plus que jamais véritables acteurs de santé de proximité, les pharmacies connaissent depuis un an des évolutions contrastées en fonction des officines et de leur emplacement géographique. Thierry Guillaume, pharmacien à Lormont et président de la Chambre syndicale des Pharmaciens de la Gironde, nous décrit l’impact de la crise sanitaire sur leur activité.

Thierry Guillaume, président de la Chambre syndicale des Pharmaciens de la Gironde © D. R.s

Échos Judiciaires Girondins : Quel a été l’impact de la pandémie sur votre activité en 2020 ?

Thierry Guillaume : « Globalement, l’année Covid est mauvaise : les pharmacies ont connu une baisse d’activité générale en 2020, qui est assez variable en fonction des officines, et notamment de leur emplacement géographique. Dans la mesure où les gens étaient confinés, les pharmacies des hyper-centres ont beaucoup souffert et n’ont pas eu la même fréquentation que d’habitude, comme à Bordeaux. Et cela fait un moment que cela dure, puisqu’il y avait déjà eu des perturbations notamment liées aux manifestations des gilets jaunes. Tout cela a eu d’importantes conséquences sur la fréquentation et le type de fréquentation. Les pharmacies situées dans les centres commerciaux ont aussi énormément souffert à cause du couvre-feu, et certaines m’ont confié avoir d’importantes difficultés en raison de la fermeture des galeries marchandes. On a certainement eu moins d’impact dans le monde rural, car le mode de fonctionnement est différent, il y avait déjà plus de service à la personne, et donc de rémunération par honoraires. »

 

EJG : La vente des produits « Covid » n’a-t-elle pas permis de compenser cette baisse d’activité ?

Thierry Guillaume : « Il faut se rappeler qu’il y a eu un important manque d’approvisionnement à partir du premier confinement, qui a duré des semaines. Cela ne concernait pas les médicaments, mais tout ce qui était nécessaire pour accompagner la crise sanitaire : thermomètres, gants, masques, gels hydroalcooliques… Tout a été réquisitionné pour l’hôpital, nous n’avions rien à vendre, donc nous n’avons pas pu faire de chiffre d’affaires là-dessus. Nous avons même dû revenir au préparatoire pour fabriquer nos propres solutions hydroalcooliques, mais là aussi nous avons rencontré des problèmes d’approvisionnement en alcool. De plus, il y a eu un blocage des prix qui nous a obligés à vendre le gel hydroalcoolique et les masques à perte par rapport au prix auquel on les avait achetés avant la crise. Les prix pratiqués en France étaient tellement bas qu’il devenait très difficile de s’approvisionner. C’est comme pour les médicaments : quand il y a des ruptures en France, c’est parce que les prix sont trop bas, donc les laboratoires préfèrent les vendre à d’autres pays qui leur offrent une marge plus intéressante. Résultat, pendant un certain temps, même nous, pharmaciens, n’avions pas de masques. Pourtant, nous étions sur le front. Dans mon officine, nous avons vécu avec des dons de masques des clients et sur des stocks périmés des années 2010 ! Quand on a commencé le premier confinement, comprenez qu’on ne savait pas si on allait mourir ! »

Au final, avec la crise, la valeur des officines, calculée sur le chiffre d’affaires, a diminué

EJG : Les prestations de tests Covid et de vaccinations dispensées par les pharmaciens leur ont-elles permis d’amortir la baisse de chiffre d’affaires ?

Thierry Guillaume : « D’abord, il faut rappeler que toutes les pharmacies ne font pas les tests, ni la vaccination (qui n’a débuté qu’en 2021), et que cela engendre un coût d’équipement et d’organisation supplémentaires qui rognent sur les marges. En 2020, ces prestations constituent donc à peine une compensation d’activité, car il faut noter qu’en plus des confinements et des couvre-feux, avec les gestes barrières, on a eu beaucoup moins de pathologies hivernales, donc moins de ventes de médicaments. Aussi, pour la vaccination et les tests, les pharmaciens sont rémunérés en honoraires, ce qui correspond à de la marge. Or, la valeur des pharmacies correspond à peu près à un an de chiffre d’affaires (et non à la marge). Globalement, nous avons eu des baisses de chiffres d’affaires et des baisses de marge. La baisse de marge a pu dans certains cas être amortie par les tests réalisés. Mais avec la marge, il faut encore payer le personnel, les frais de fonctionnement, etc. Et ensuite seulement reste le bénéfice des pharmaciens. Au final, on a une baisse de la valeur des officines. Et cela n’est pas le simple fait de la crise, mais l’aboutissement de toute la mauvaise politique menée vis-à-vis des pharmacies, dont on ne veut plus voir progresser les chiffres d’affaires, avec la baisse du prix des médicaments, les déremboursements, et des marges d’honoraires qui ne les compensent pas. »

Désormais, il existe une pharmacie à deux vitesses : une vitesse d’accès libre, avec le conseil et la vente, et une vitesse programmée pour les tests et les vaccins

EJG : Ces changements ont-ils favorisé de nouvelles pratiques pour les pharmaciens ?

Pharmacie crise Gironde

© Shutterstock – worawit_j

Thierry Guillaume : « En effet. Il existe maintenant une pharmacie à deux vitesses : une vitesse d’accès libre, avec le conseil et la vente, qui doivent continuer, et une vitesse programmée, avec les rendez-vous pour les tests et les vaccins. Ces deux vitesses doivent fonctionner en même temps et c’est nouveau.

Nous avons également une partie de notre activité qui est désormais dématérialisée, notamment en relation avec les médecins, qui nous envoient les ordonnances par mail. Mais la qualité et la sécurité doivent encore être améliorées. »

 

EJG : Les pharmacies ont-elles bénéficié d’aides dédiées ?

Thierry Guillaume : « Au début du premier confinement, nous avons eu un sérieux problème. Sur les 529 pharmacies de Gironde, 270 m’ont rapidement confirmé qu’elles allaient avoir une baisse de chiffre d’affaires. Or, au cœur de notre activité, il y a le tiers payant : les clients n’ont rien à débourser, les officines font l’avance gratuitement. Sauf que lorsque vous devez payer les factures d’avant Covid au moment où vous avez un chiffre d’affaires Covid, vous avez un problème de trésorerie. Et cela a duré de mars à juin. Il a donc fallu que la Sécurité sociale aide certaines pharmacies pour qu’elles puissent continuer à tenir le tiers payant et à payer les salaires de leurs employés. C’est le plus gros coût supporté par les pharmacies pendant cette période : les salaires. Car nous sommes nombreux à avoir versé une prime Covid à nos salariés. Mais attention : les pharmacies qui ont reçu une aide devront la rembourser, et elle n’était pas cumulable. Celles qui avaient mis en place du chômage partiel par exemple ne pouvaient pas y prétendre. »

 

EJG : Quelle proportion de pharmacies a dû faire appel au chômage partiel en Gironde ?

Thierry Guillaume : « Dans les pharmacies avec des effectifs réduits, comme la mienne (4-5 personnes), on n’en a généralement pas eu besoin. En revanche, toutes les pharmacies de plus de 10 salariés ont eu recours au chômage partiel, car elles ne pouvaient pas, à la fin du mois, assurer le versement des salaires. »

 

EJG : L’activité des officines est-elle repartie en 2021 ?

Thierry Guillaume : « Pas du tout, nous sommes toujours en état de crise. Mais peut-être que ce sera différent d’ici un ou 2 mois. Nous nous sommes imposés l’obligation de vacciner, pour compenser les pertes d’une part, mais surtout pour sortir du confinement, du couvre-feu, pour que l’économie reparte, pour que tout le monde puisse retrouver une vie normale. Les professionnels de santé et les pharmaciens de proximité sont mobilisés, c’est notre rôle : rendre un certain bien-être à la population. Nous avons réussi à réaliser 400 000 vaccins contre la grippe en une journée en octobre dernier. Imaginez si nous pouvons vacciner 400 000 personnes contre le Covid en un jour ! Le problème actuellement, c’est l’approvisionnement : nous n’avons pas les doses. »

 

EJG : Selon vous, des officines pourraient disparaître en Gironde à l’issue de cette crise ?

Thierry Guillaume : « Si on n’avait pas les tests et la vaccination, ce serait une catastrophe, de nombreuses officines auraient fermé. Actuellement, les bilans sont mitigés et il est possible que certaines officines disparaissent. C’est trop tôt pour le dire, mais je suis assez inquiet. Actuellement, je pense aux officines qui avaient 30 ou 40 salariés dans les centres commerciaux et l es hypercentres, je ne sais pas si elles en auront toujours autant à l’issue de la crise. Il faut avoir les reins solides et être bien accompagné par son banquier. »

 

Chambre économique

« L’ordre des pharmaciens s’occupe de ce qui est disciplinaire. La Chambre syndicale s’occupe de tout ce qui est économique », rappelle Thierry Guillaume, docteur en pharmacie titulaire à l’officine de La Pointe, à Lormont. Largement majoritaire en France, la FSPF (Fédération des syndicats pharmaceutiques de France), dont fait partie la Chambre syndicale des pharmaciens de la Gironde, présidée par Thierry Guillaume depuis 2011, a remporté 88 sièges lors des élections d’avril contre 48 pour son rival l’USPO (Union de syndicats de pharmaciens d’officine). En Nouvelle-Aquitaine, la FSPF dispose de 5 sièges contre 3 pour l’USPO. Les deux organisations sont notamment en désaccord sur l’Avenant 11 à la Convention nationale des pharmaciens titulaires d’officine, signée en 2017 par l’USPO, qui a entériné la « réforme du mode de rémunération fondé sur l’honoraire de dispensation, et élargi le périmètre des rémunérations perçues par les pharmaciens en contrepartie d’engagements individualisés de santé publique (ROSP), dont l’objectif est de favoriser la qualité et l’efficience du parcours de soins du patient ».