Couverture du journal du 09/04/2021 Consulter le journal

Interview d’Édouard Mas, Ernst & Young à Bordeaux : « 2021, des signes d’optimisme ? »

2020 s’achève dans un contexte sanitaire et économique bien compliqué. Toutefois, le confinement lié à la 2e vague du Covid a beaucoup moins affecté les entreprises, mises à part celles de l’hôtellerie-restauration contraintes à la fermeture. Conjoncture, PGE, trésorerie, investissements… Édouard Mas, directeur associé audit d’Ernst & Young (EY) Bordeaux, fait le point sur la situation économique. Pour lui, « les banques et les fonds d’investissements ont, encore, des capacités à accompagner les entreprises dans leurs projets de croissance » en 2021.

Édouard Mas, Ernst & Young Bordeaux

Édouard Mas, Ernst & Young Bordeaux © Atelier Gallien

Echos Judiciaires Girondins : 2020, année que le magazine « Time » qualifie de pire année de l’histoire… La crise sanitaire du Coronavirus a entraîné une crise économique d’envergure planétaire. Selon l’Insee, le PIB de la France devrait baisser de 8 % en 2020. Quel regard portez-vous sur cette période troublée, vous qui accompagnez les chefs d’entreprises ?

Édouard Mas, directeur associé audit d’Ernst & Young (EY) Bordeaux : « La crise que nous vivons défie tout ce que nous avons connu jusqu’ici. Aucun secteur d’activité n’a été épargné ni aucune catégorie d’acteurs, aucune région, aucun pays. Le monde entier s’est arrêté, désorganisant les chaînes logistiques et les plans stratégiques. Pendant deux mois, les chefs d’entreprise ont dû faire face à l’inconnu. La priorité n’était plus la performance ou la rentabilité, mais la santé et la sécurité de chacun. Une fois le choc passé, les chefs d’entreprise se sont mis au travail et chacun a dû composer avec le degré de maturité digitale de son entreprise. Dans l’ensemble, les entreprises dont le confinement n’a fait que freiner l’activité, en particulier dans le secteur des services, sont parvenues à continuer à travailler d’une façon un peu dégradée, mais efficace grâce à la mise en place du télétravail (rapatriement des ordinateurs à la maison et sécurisation des flux informatiques) et à une forme de sécurisation financière (obtention des aides disponibles). En comparaison, la situation a été vécue beaucoup plus durement dans les entreprises dont le confinement bloquait toute activité. Ces entreprises ont d’abord cherché des solutions pour ne pas sombrer, au-delà des aides que l’État pouvait leur accorder. Une fois la situation sous contrôle (activité partielle, PGE, gel des cotisations sociales et des impôts), ils ont commencé à réfléchir au monde d’après, à réévaluer leur business model. La crise a poussé les entreprises qui avaient accumulé un certain retard dans la modernisation de leurs outils à se lancer dans des projets de digitalisation ambitieux et à faire évoluer les comportements en matière de travail à distance. »

Les entreprises les plus digitalisées ont été les mieux placées pour résister à la tempête.

EJG : Quel a été l’impact de la deuxième vague ?

É. M. : « La deuxième vague a affecté les entreprises d’une manière un peu différente. D’abord parce qu’elle a été anticipée pour certains, et donc vécue d’une façon un peu moins brutale que la 1re vague, mais aussi parce que le second confinement est moins contraignant. Autre différence, les modalités de l’accompagnement de l’État ont été moins généreuses. C’est au moment du démarrage de la seconde vague que les chefs d’entreprises ont pris conscience que les aides reçues seraient très difficiles, voire impossibles à rembourser dans les délais impartis (1er semestre 2021). »

 

EJG : Quels premiers enseignements en tirez-vous ?

É. M. : « Le grand enseignement de cette crise, c’est que les entreprises les plus digitalisées ont été les mieux placées pour résister à la tempête. Parmi elles, les entreprises de services, mais aussi de distribution, en particulier les plateformes Internet, ainsi que le secteur agroalimentaire ont moins souffert du confinement. Leur agilité et leur modèle d’affaires leur ont en effet permis de s’adapter rapidement. Par ailleurs, les entreprises dont les équilibres financiers ou les modèles économiques étaient fragiles ont été largement maintenues, grâce aux aides de l’État. De manière générale, le confinement a poussé les entreprises à accélérer leurs réflexions en matière de transformation digitale, à imaginer le monde d’après, même si ce monde reste encore très largement à définir. »

 

EJG : Quelles sont les difficultés concrètes les plus importantes pour les chefs d’entreprises TPE / PME ? 

É. M. : « Là encore les deux vagues ont représenté des types de difficultés différentes. Lors du premier confinement, la difficulté était d’ordre organisationnel. L’impératif était de poursuivre l’activité dans un environnement très contraint. Lors de la seconde vague, le défi était (et est toujours) de maintenir le lien avec les clients et d’éviter à tout prix les ruptures de production du fait d’absentéisme lié au Covid.

L’enjeu est important, parce que les trésoreries sont actuellement très tendues dans les entreprises, et la première échéance de PGE est due à la sortie de l’hiver. Le point positif, est qu’à date, dans la période de décrue de la seconde vague que nous connaissons, l’absentéisme lié au Covid tant redouté n’a pas été observé. C’est une bonne nouvelle. D’abord parce que cela veut dire que les productifs n’ont probablement pas été aussi touchés par le Covid qu’on pouvait le craindre et d’autre part que le monde économique semble avoir accepté les contraintes sanitaires pour continuer à travailler. Il apparaît même que l’on s’y est habitué, non ? »

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Les trésoreries sont actuellement très tendues dans les entreprises et la première échéance du PGE est due à la sortie de l’hiver…

EJG : Quel est votre ressenti sur le moral et la confiance des entrepreneurs ?

É. M. : « Les chefs d’entreprise que j’accompagne gardent confiance. Leurs équipes, clients et prestataires se trouvent dans un état d’esprit très différent que lors du premier confinement.

La fébrilité des débuts a laissé place à une détermination à avancer coûte que coûte pour poursuivre l’activité économique. Après des mois passés sous cloche, la vie reprend le dessus, masquée, hydroalcoolisée, mais au travail ! »

 

EJG : La pandémie et la crainte d’une saturation des hôpitaux ont conduit le gouvernement à confiner les Français deux fois. Nombre de dirigeants ont déploré le fait que le sanitaire dicte l’économie. Qu’en pensez-vous ?

É. M. : « Le gouvernement a suivi l’avis d’un conseil scientifique. Je ne suis pas médecin et ne contredirais pas une décision médicale. Cela ne m’a évidemment pas empêché de m’interroger sur le choix d’un confinement généralisé, plutôt que réservé à des zones plus durement touchées par le Covid, ou encore sur l’arrêt de certains secteurs où les mesures sanitaires semblaient applicables. Malgré tout, il est toujours plus facile de dire ce qu’il convenait de faire une fois la crise passée… La santé doit toujours être la première des priorités, et rappelons-nous, le 12 mars, personne ne savait comment la situation allait évoluer. »

 

EJG : Depuis le mois de mars, le gouvernement a mis en œuvre un plan d’aide aux entreprises exceptionnel. Quel est votre sentiment sur cette politique, y avait-il selon vous d’autres choix possibles ?

É. M. : « Je ne fais pas de politique. Je constate seulement que dans cette situation d’extrême urgence sanitaire, les aides de l’État ont efficacement permis de maintenir les salariés et les entreprises sous perfusion financière. Tant mieux. Chez nos clients, dans notre cabinet, tout le monde est au travail, motivé et tourné vers l’avenir. Un seul bémol peut-être, certains prêts, aides, ont été consentis à des entreprises qui se trouvaient dans une situation financière très délicate et qui pourraient avoir des difficultés à rembourser, même dans un temps éloigné, les avances consenties. Mais en état d’urgence maximale, avait-on le temps de faire un diagnostic avant d’administrer un médicament, de mettre sous oxygène, etc. Plus facile à dire après… »

Après des mois passés sous cloche, la vie reprend le dessus, masquée, hydroalcoolisée mais au travail !

EJG : Parmi ces mesures, il y a le fameux Prêt Garanti par l’État (PGE) dont nombre d’entreprises se sont emparées. Quel bilan et quelles observations faites-vous de ces PGE ?

É. M. : « J’ai été impressionné par la réactivité des banques. De leur côté, les entreprises n’ont saisi l’outil que dès lors qu’il était indispensable ou très nécessaire. Les modalités de ce prêt sont effectivement très attractives, mais uniquement sur 12 mois. Au-delà, l’évaluation est plus difficile. En tout état de cause, je n’ai pas eu le sentiment que ce prêt ait été contracté sans réel besoin par les PME et ETI que j’accompagne. »

 

EJG : De nombreux secteurs sont particulièrement impactés (hôtellerie-restauration, événementiel, transport aérien, etc.) et d’autres s’en sortent mieux. Avez-vous observé malgré tout dans cette crise des sources d’opportunités pour des entreprises, des secteurs qui ont émergé et innovent ici en Gironde ?

É. M. : « Oui, des sources d’opportunités existent, notamment dans la construction de nouveaux modèles économiques. Je n’ai cependant pas vu de sociétés qui ont directement bénéficié de cette crise, à l’exception peut-être des plateformes digitales de distribution en BtoC. Certaines entreprises ont su saisir des opportunités, mais le plus souvent, elles l’ont fait dans le but de compenser des activités touchées par le Covid. Beaucoup de mes clients clôturent leurs comptes dans quelques semaines. J’entends que l’essentiel a été sauvé, que l’on ne sera pas si loin du budget revisité au cours du premier confinement, souvent en retrait par rapport à 2019. »

 

EJG : Chez EY, comment avez-vous appréhendé cette conjoncture difficile ? Quelle est votre stratégie d’accompagnement des entreprises ?

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É. M. : « Nous sommes des partenaires de confiance de nos clients. Nous les accompagnons dans les bons moments de leurs vies, mais aussi dans les plus compliqués. D’abord, grâce à un niveau de digitalisation de nos outils et de nos équipements, nous n’avons connu aucune rupture de services auprès de nos clients. Nous étions sur le pont à leurs côtés, dès le 13 mars au matin. Ensuite, notre cabinet pluridisciplinaire est capable de proposer à nos clients des expertises pointues dans un climat de tempête économique. Nos avocats en droit social ont été immédiatement disponibles pour accompagner la mise en place des premières mesures sociales proposées par le gouvernement. Nos équipes d’avocats en droit commercial ont notamment accompagné nos clients dans les analyses juridiques de contrats qui venaient à s’interrompre, s’arrêter ou s’annuler du fait de la crise. Nos équipes de consultants ont accompagné nos clients pour redéfinir leurs stratégies financières, démarrer ou accélérer leur transformation digitale ou encore renégocier leurs engagements financiers, PGE compris.

Dans ces moments difficiles pour les PME et ETI, nous nous sommes démultipliés pour accompagner les chefs d’entreprise dans des domaines d’expertise variés, avec beaucoup d’agilité tant physique (les journées de travail confinées se sont souvent avérées plus longues que d’habitude) qu’intellectuelle, pour gérer des situations complexes en urgence. C’est notre force et c’est aussi ce qui nous fait avancer. »

Les modalités du PGE sont très attractives mais uniquement sur 12 mois. Au-delà l’évaluation est plus difficile

EJG : Fin novembre, le président Macron annonçait les prochaines étapes d’un assouplissement du confinement plus ou moins remis en cause dernièrement à l’approche des fêtes. Quelles perspectives voyez-vous pour l’économie pour l’année 2021 ?

É. M. : « Comme je l’indiquais, les comptes 2020 ne devraient pas être catastrophiques, probablement à l’exclusion des secteurs les plus touchés comme le tourisme ou l’aéronautique. Les business plans que nous avons construits avec nos clients ou analysés dans le cadre de nos travaux d’audit montrent plutôt des signes d’optimisme. Comme je l’indiquais, depuis la sortie du premier confinement, au mois de juin, l’activité a été, en général, bien orientée. »

 

EJG : Le manque de visibilité à court et moyen terme ne risque-t-il pas de freiner les investissements et retarder d’autant une éventuelle reprise ?

É. M. : : « J’ai le sentiment que les banques, les fonds d’investissements ont, encore, des capacités à accompagner les entreprises dans leurs projets de croissance. Il y a de l’argent dans les tuyaux ! »

Dans ces moments difficiles pour les PME et ETI, nous nous sommes démultipliés pour accompagner les chefs d’entreprise avec beaucoup d’agilité tant physique qu’intellectuelle

EJG : En dépit de toutes ces difficultés, l’attractivité de Bordeaux et de sa région va-t-elle se poursuivre ?

É. M. : « Bordeaux s’est transformée avant la crise du Covid à travers une modernisation de ses équipements, tout en conservant un environnement social, sportif, culturel d’une très grande qualité. Après ces deux vagues de confinement, l’efficience du télétravail n’est plus à démontrer, dès lors qu’il est bien organisé et partagé. Même s’il faut bien avouer qu’à titre personnel, je suis le plus heureux, lorsque je suis chez mes clients, lorsque je travaille près d’eux. Beaucoup de tabous à l’égard du télétravail semblent être tombés.

Il ne fait plus aucun doute qu’il est possible de travailler de chez soi efficacement. Ainsi, je dirais que les difficultés rencontrées ne vont faire qu’augmenter l’attractivité de Bordeaux. Car les télétravailleurs pourront y bénéficier, tant sur le plan professionnel que personnel, d’un écrin incomparable pour s’épanouir. Sans chauvinisme aucun… »