Couverture du journal du 26/11/2021 Consulter le journal

[Interview ] Nicolas Gaume, nouvelles aventures spatiales

Le multi-entrepreneur originaire du bassin d’Arcachon est de retour à Bordeaux. Très attaché à son territoire, il a imaginé des applications en lien avec le vin pour son armateur spatial Space Cargo Unlimited. Et garde un pied aux États-Unis avec son projet Orbite et son poste chez Microsoft. Rencontre exclusive avec un homme pressé.

Nicolas Gaume spatial

Nicolas Gaume © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

Échos Judiciaires Girondins : Vous êtes de retour à Bordeaux après 5 années passées aux États-Unis. Que faites-vous désormais ?

Nicolas Gaume : « Je me suis réinstallé à Bordeaux depuis la rentrée de septembre et je suis très content d’être de retour, de retrouver des amis, ma famille et de profiter de cette très belle ville qui s’est magnifiquement transformée, de cette région qui a beaucoup changé. Même si j’ai aussi eu des moments douloureux à Bordeaux… J’ai passé un peu moins de 5 ans aux États-Unis, c’était un très beau séjour, mais la France et la région me manquaient. Et puis la pandémie, notamment, a changé les perspectives de beaucoup de gens. J’ai toujours un poste passionnant chez Microsoft, où je travaille pour Jean-Philippe Courtois, qui est l’un des dirigeants mondiaux du groupe en charge des partenariats avec les gouvernements dans lesquels Microsoft investit. L’entreprise me donne en parallèle la chance de pouvoir développer mes projets dans le secteur spatial. »

 

EJG : Pouvez-vous nous parler de ces aventures spatiales, justement, et tout d’abord de Space Cargo Unlimited ?

Nicolas Gaume : « Space Cargo Unlimited (SCU) est une entreprise que j’ai cofondée en 2015 avec Emmanuel Etcheparre, un entrepreneur bordelais qui est un ami de longue date. SCU est un armateur spatial dont le siège est au Luxembourg. Son objet est de trouver des solutions pour envoyer des cargaisons dans l’espace, en lien avec les différentes agences spatiales et les différents opérateurs spatiaux. À la faveur du développement des véhicules spatiaux pressurisés, comme ceux de SpaceX (d’Elon Musk), de Blue Origin (de Jeff Bezos), de Virgin Galactic (de Richard Branson) et d’autres acteurs, nous avons eu l’idée d’utiliser l’environnement spatial, car on peut y recréer – et c’est le cas sur la station spatiale orbitale – l’intégralité des conditions de la vie sur Terre : la température, la pression, l’oxygène, l’humidité, la luminosité, etc. Avec néanmoins une différence drastique : l’absence de gravité. Cette impesanteur offre l’opportunité de créer des produits à très haute valeur ajoutée pour la Terre, dans le secteur des matériaux, par exemple, comme la production de câbles de fibre optique, plus facile quand il n’y a pas de gravité. Mais aussi dans le domaine des sciences de la vie, où nous avons lancé notre première mission Wise. »

L’équipe de Space Cargo Unlimited SPU Cap Canaveral Nicolas Gaume

L’équipe de Space Cargo Unlimited à Cap Canaveral © D. R.

Microsoft me donne en parallèle la chance de pouvoir développer mes projets dans le secteur spatial

EJG : En quoi consiste-t-elle ?

Nicolas Gaume : « Le sujet qui nous mobilise est la recherche sur le futur de l’agriculture et de la viticulture. L’idée est de développer des espèces de plantes qui seraient naturellement plus résistantes à certains stress, notamment ceux liés au changement climatique. La gravité étant le seul paramètre de la vie qui n’a jamais évolué sur Terre depuis 4 milliards et demi d’années, on envoie les organismes dans l’espace pour les exposer à l’absence de gravité, à un moment précis de leur développement, pour qu’ils trouvent naturellement des mécanismes d’adaptation. Cette adaptation va leur donner une résilience à des stress terrestres moindres, comme des températures ou une sécheresse plus extrêmes, des attaques de pathogènes tels que, dans le cadre de la vigne, le mildiou et le phylloxéra. Nous avons une quinzaine de chercheurs dans notre filiale Space Biology Unlimited (basée cours de l’Intendance, à Bordeaux), qui conduit ce programme de recherche. Ces chercheurs sont répartis entre l’ISVV, à Bordeaux, qui est très en pointe sur la recherche en œnologie, et l’université d’Erlangen, au sud de l’Allemagne, où se trouve Michael Lebert, notre directeur scientifique, qui est une sommité de la recherche sur l’agriculture dans l’espace. Et on a d’ores et déjà la validation que notre démarche était fondée. »

Space Biology Unlimited Bordeaux Nicolas Gaume spatial

La filiale Space Biology Unlimited est basée cours de l’Intendance, à Bordeaux © D. R.

 

EJG : Vous avez donc déjà envoyé des végétaux dans l’espace ?

Nicolas Gaume : « Nous avons envoyé (avec Blue Origin), en décembre 2019, des cellules de plants de vigne dans l’espace, ce qui nous a permis d’affiner notre programme de recherche. Puis en mars 2020, en partenariat avec l’Agence spatiale européenne (ESA) et le Centre national d’études spatiales (Cnes), nous avons envoyé vers l’ISS 320 plants de vigne (cabernet sauvignon et merlot, car ce sont les cépages dominant dans le bordelais) qui sont revenus 10 mois plus tard, en janvier 2021, à bord d’une capsule Dragon de SpaceX. À leur retour, ils ont été replantés pour moitié dans les serres de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), à côté de l’ISVV (l’Institut des sciences de la vigne et du vin), qui est notre partenaire de recherche, et pour moitié chez le pépiniériste Mercier, en Vendée, qui fournit la plupart des grands producteurs de vin. Nous travaillons avec eux pour aller vers le marché lorsque notre programme de recherche aura abouti et démontré l’adaptation de notre espèce au changement climatique. Ils la commercialiseront et nous verseront des royalties. »

Nous avons envoyé vers l’ISS des bouteilles de Pétrus qui y ont passé un peu moins de 14 mois dans de bonnes conditions (entre 16 et 18 degrés)

EJG : Vous avez également envoyé une douzaine de bouteilles de vin vers l’ISS. Pour quelle raison ?

Nicolas Gaume : « C’était notre premier envoi, réalisé en novembre 2019 en partenariat avec la NASA, à bord d’une capsule Cygnus avec un lanceur Northrop Grumman. Avec cette « cuvée céleste », nous avons revisité la tradition bordelaise du début du XIXe siècle de « cuvée retour des Indes », où les châteaux vissaient des bouteilles de vin sur des bateaux qui prenaient la mer. Les bouteilles de Petrus ont passé un peu moins de 14 mois dans l’ISS, aux bonnes conditions (entre 16 et 18 degrés). Derrière cela, il y a un double principe : d’abord un principe d’étude, avec l’analyse des composants tels que les bactéries, les levures, les polyphénols, utilisés notamment en pharmacologie. Et puis le vin devient lui-même un objet de collection et donc un objet de financement. On a mis aux enchères notre première bouteille chez Christie’s et le fruit de cette vente nous permettra de financer la suite de notre programme de recherche. Une large part du financement est portée par des apports en industrie des agences spatiales, mais c’est un métier extrêmement exigeant en fonds propres. »

Chateau Petrus Cuvée céleste SPU

Château Petrus Cuvée céleste SPU © D. R.

 

EJG : Quelles sont les prochaines étapes du programme, avez-vous prévu d’autres lancements ?

Nicolas Gaume : La mission Wise est un programme qui prévoit six lancements, nous en sommes à la moitié. L’idée est de faire tout le cycle de la vigne au vin. Mais il faut être patient, nous sommes dans le rythme de la nature. Après avoir exposé les vignes à différents stress, on doit attendre que les fruits sortent (à l’automne prochain), pour voir s’ils livrent leurs promesses, notamment en termes de vinification. Et alors en 2023, nous aurons une nouvelle espèce naturelle plus résistante au stress du changement climatique. C’est notre espoir mais nous restons très humbles car c’est très pionnier. Plus tard, nous enverrons certainement d’autres plants de vigne, d’autres cépages. Nous avons aussi l’ambition de faire une fermentation complète, car si elle est essentielle dans la vinification, c’est aussi un procédé important dans l’industrie agroalimentaire et dans l’industrie pharmaceutique. Il y a beaucoup d’applications possibles… »

J’ai cofondé Orbite avec Jason Andrews afin de préparer les futurs voyageurs spatiaux aux niveaux technique, physique et mental

EJG : Vous avez également un autre projet en lien avec l’espace : Orbite…

Orbite Nicolas Gaume

© D. R.

Nicolas Gaume : « En allant souvent dans les spatioports américains, j’ai été frappé par l’ouverture au commun des mortels du voyage spatial, pour le tourisme ou l’exploitation des ressources minières, par exemple. Cette trajectoire, tirée par la conquête de la Lune et de Mars, que la Chine et les États-Unis veulent atteindre, et que l’Europe, la Russie, l’Inde, le Japon et d’autres accompagnent, amène ces entreprises à investir massivement dans les véhicules spatiaux. Mais en parallèle, on a constaté qu’il y avait très peu d’endroits pour avoir une préparation technique, physique, mentale, et de manière générale, pour se préparer à ce voyage qui est une aventure incroyable et très exigeante, qui s’accompagne de devoirs. Plusieurs astronautes ont notamment décrit un phénomène, « l’Overview effect » (« effet surplombant », NDLR), qui est un choc cognitif puissant lors duquel ils ont pris conscience de la fragilité de la Terre et de la nécessité d’en prendre soin. J’ai rencontré beaucoup d’astronautes qui m’ont parlé de leur expérience personnelle, c’est saisissant de voir comment ils sont rentrés transformés de ce voyage. C’est pour cela que j’ai cofondé Orbite avec mon associé Jason Andrews, qui est un des grands entrepreneurs spatiaux américains : afin de préparer les futurs voyageurs spatiaux. »

Nous allons construire, aux États-Unis, un complexe de formation avec des salles de classe, une centrifugeuse

EJG : De quoi s’agit-il concrètement ?

Nicolas Gaume : « Nous allons construire, aux États-Unis, un complexe de formation avec des salles de classe, une centrifugeuse, des maquettes des véhicules spatiaux, des piscines dans lesquelles on simule les sorties extravéhiculaires. Tout cela avec un hôtel de 50 chambres, un restaurant, dans un lieu assez unique que l’on devrait dévoiler en 2022 et qui devrait ouvrir en 2024. C’est Philippe Starck qui va concevoir l’ensemble du complexe. J’ai la chance, avec ma famille, d’être propriétaire de l’hôtel de La Co(o)rniche, où Philippe Starck a tout dessiné magnifiquement. C’est un concepteur exceptionnel, je suis bluffé par son sens de l’utile. Et puis, il est résolument convaincu de l’intérêt du voyage spatial et de l’aventure qu’il représente. Notre complexe ne sera pas le premier habitat spatial sur Terre, mais ce sera le dernier habitat humain terrestre pour ceux qui iront dans l’espace. En attendant son ouverture, nous avons commencé à faire des stages de préparation qu’on appelle des stages d’orientation, avec notre directrice de la formation, Brienna Rommes, qui forme des astronautes depuis près de 15 ans. »

Brienna Rommes, Nicolas Gaume et son associé Jason Andrews, l’équipe d’Orbite.

Brienna Rommes, Nicolas Gaume et son associé Jason Andrews, l’équipe d’Orbite © D. R.

Philippe Starck va concevoir l’ensemble du complexe d’Orbite

EJG : Vous en avez déjà organisé ?

Nicolas Gaume : « Le premier a eu lieu à La Co(o)rniche en août 2021. Pendant quatre jours, une dizaine de stagiaires se sont familiarisés avec le vol spatial. On leur a donné un panorama exhaustif de l’histoire du sol spatial habité, on leur a expliqué comment le corps humain évolue et comment se passe le quotidien : se nourrir, faire sa toilette, etc. Nous avons eu un atelier sur la nourriture dans l’espace avec Alain Ducasse (Ducasse Conseil), qui fait des plats spéciaux pour Thomas Pesquet dans l’ISS ; une conférence du Medes (la filiale santé du Cnes), qui accompagne les spationautes, sur ce qui arrive à la physiologie humaine dans l’espace. Nous avons développé une simulation de réalité virtuelle au cœur d’un vol Virgin Galactic, d’un vol Blue Origin, d’un vol SpaceX, avec Dragon, avec Starship… Les participants ont aussi fait un vol Zero-G à Mérignac avec Novespace, une filiale du Cnes. Ce sont des vols qui font des paraboles : ils montent puis chutent

pendant 25 secondes, simulant l’état d’apesanteur. Enfin, le dernier jour, ils ont eu à l’inverse un entraînement d’exposition à la haute gravité (5-6G) dans des avions de voltige qui forment des arcs, ce qui correspond à ce qu’on ressent au décollage et à l’atterrissage des engins spatiaux. Tout cela permet de se préparer au vol spatial, mais ce n’est pas uniquement pour les gens qui vont aller dans l’espace. Cela constitue surtout une expérience de vie incroyable que les participants adorent. Le prochain stage aura lieu début décembre à Cap Canaveral, en Floride. »

 

EJG : Votre spécialité était jusqu’ici plutôt le numérique. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans l’entrepreneuriat spatial ?

Nicolas Gaume : « J’ai eu 9 start-ups différentes à ce jour, j’ai toujours aimé aller sur des territoires en gestation, en innovation. Essayer d’amener des idées, un esprit de collectif et un appétit pour innover dans les produits et les services qu’on pouvait imaginer. Je l’ai fait en éditant des livres pour enfants en Chine, alors que je ne connaissais rien à l’édition de livres pour enfants, ni à la Chine : cela représentait beaucoup de défis. De la même façon, quand Emmanuel Etcheparre et moi avons monté une agence web en 1993, Internet n’existait pas. C’était pareil avec Kalisto dans le jeu vidéo… Aujourd’hui je suis très heureux de le faire dans le spatial, qui est une passion. Jeff Bezos rappelle souvent qu’il n’aurait pas pu créer Amazon sans FedEx, Visa et tout ce qu’ATNT a fait dans l’infrastructure télécoms. De la même façon, SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic et d’autres créent une infrastructure sur laquelle on peut imaginer des services et des innovations, c’est ce qu’on essaie de faire avec Space Cargo et avec Orbite. Et puis peut-être qu’en vieillissant, on veut faire des choses qui ont plus d’impact…

 

Nicolas Gaume, guest star de Technowest

S’il affirme « ne pas avoir la volonté de s’exposer », Nicolas Gaume a néanmoins accepté de venir partager ses expériences spatiales lors du Bordeaux Tech’Day organisé par Bordeaux Technowest, le 23 novembre, à Bordeaux. « J’ai rencontré les gens de Technowest lorsque je m’occupais des partenariats avec les incubateurs et les start-ups chez Microsoft », explique Nicolas Gaume. La technopole ayant créé la première pépinière d’entreprises spécialisées dans le secteur spatial, notamment, le lien était évident. « Le spatial est un secteur où il y a des belles entreprises bordelaises. Il y a des belles choses à raconter. Si mon témoignage peut donner des envies et susciter des vocations, je le fais bien volontiers ! », affirme l’entrepreneur originaire du bassin d’Arcachon.

 

Nicolas Gaume en 4 entreprises phares

La Co(o)rniche : Nicolas Gaume a vécu dans l’hôtel de La Co(o)rniche, au Pyla-sur-Mer, jusqu’à ses 12 ans avec son frère et ses parents. « Gérer un hôtel-restaurant est incroyablement exigeant, mes parents y ont travaillé si dur (…). Mais j’aime cet univers, qui m’a bien sûr inspiré pour Orbite », assure le propriétaire des lieux, qui est aussi membre du Comité de direction du Groupe familial Gaume, qui gère également l’entreprise de construction et d’immobilier portant son nom.

Kalisto : Passionné de nouvelles technologies, Nicolas Gaume lance à seulement 18 ans (1990) son entreprise de création de jeux vidéo. Son succès et son endettement sont fulgurants, Kalisto emploie jusqu’à 300 personnes, puis s’effondre après son introduction en Bourse en 1999 avant d’être liquidée en 2002. La fin brutale de l’entreprise « et le décès concomitant de 8 personnes dans ma famille ont rendu cette période très difficile. (…) Malgré la fin, les dettes et la douleur, je garde aussi beaucoup de bons souvenirs de cette période fondatrice, des leçons de vie importantes », confie-t-il.

Douze des anciens salariés de Kalisto sont les cofondateurs d’Asobo Studio, acteur majeur du jeu vidéo en France.

NGM Productions : À 24 ans, Nicolas Gaume assouvit son envie de découvrir la Chine, provoquée par le livre du sinologue François Jullien, Le détour et l’accès, lu lorsqu’il avait une quinzaine d’années au lycée Grand Air d’Arcachon. Il achète les droits de Père Castor, des Incollables et crée la maison d’édition de livres pour enfants NGM Productions.

« Lancer cette entreprise a exigé beaucoup de rigueur et de méthode. La faire réussir m’a montré que je savais catalyser, livrer et a véritablement lancé mon parcours entrepreneurial », analyse-t-il.

Microsoft : Son activité dans les jeux vidéo lui permet de collaborer très tôt avec Microsoft, « un géant technologique qui m’a offert et m’offre toujours de grands moments d’accomplissement. C’est extrêmement stimulant », affirme Nicolas Gaume. Il y a 6 ans, Satya Nadella lui propose un poste de directeur général qui l’emmène de Paris aux États-Unis. Il travaille actuellement dans le cabinet de Jean-Philippe Courtois, l’un des dirigeants du groupe. « Peut-être qu’un jour, je ne ferais plus que Microsoft ou je ne ferais plus que le spatial, on verra où l’avenir me mène », conclut-il.