La région Nouvelle-Aquitaine serait-elle un État dans l’État ? Étendue sur 84 000 km² de côtes, de plaines et de montagnes et forte de ses 214 milliards d’euros de PIB en 2023 (7,6 % du PIB national, données Insee), pour 9 % de la population et des emplois, elle occupe la troisième place économique nationale et excelle dans plusieurs domaines. Si notre territoire rayonne par sa géographie à bien des égards, à commencer par son tourisme, son attractivité repose sur une offre complète et complémentaire.

Vincent MAYMO, professeur des universités, IAE – Université de Bordeaux © Louis Piquemil – Echos Judiciaires Girondins

Jean-Étienne PALARD, PhD, maître de conférence, IAE – Université de Bordeaux © D. R.

Christian PRAT DIT HAURET, professeur des université, IAE – Université de Bordeaux © Louis Piquemil – Echos Judiciaires Girondins
120 000 emplois directs dans l’agriculture
Ses espaces offrent un terreau fertile au monde agricole et agroalimentaire. Le premier employeur industriel régional avec plus de 120 000 emplois directs et 10 000 entreprises pour un chiffre d’affaires de 35 milliards d’euros, s’est affirmé comme la locomotive des exportations. Représentant 38 % des ventes extérieures en 2024 avec un excédent commercial proche de 5 milliards d’euros, tiré par les vins, spiritueux et produits laitiers, il a transformé 70 % de la production agricole locale. Loin d’être attentiste, le secteur suit depuis cinq ans la feuille de route du projet régional Néo Terra (2021-2030). Dans ce cadre, les financements accélèrent la transition agroécologique : les surfaces bio sont passées sur la période de 7 % à 12 % de la surface agricole utile, soit 290 000 hectares, grâce à 8 800 exploitations engagées et des aides annuelles à 2 500 agriculteurs.
Des industries de haute technologie portées par la R&D
Malgré un faible héritage industriel en comparaison à la région lyonnaise ou au nord de la France, la Région Nouvelle-Aquitaine a su néanmoins trouver des leviers de développement dans des industries de pointe. Elle s’est ainsi imposée comme l’une des premières régions en matière de R&D avec 70 clusters dont certains ont une envergure européenne et 11 pôles de compétitivité. Ces derniers constituent les fers de lance de la région et structurent ses filières stratégiques (aéronautique-spatial, agroalimentaire, numérique, énergies marines renouvelables, etc.). Portés par des entrepreneurs innovants et soutenus financièrement par des partenaires publics et privés, ainsi que par l’expertise des laboratoires de recherche, ils génèrent des synergies favorisant l’émergence de projets à forts contenus technologiques et à haute valeur ajoutée.
L’aéronautique et la défense comme moteur
C’est notamment le cas de l’aéronautique et la défense (3e région de France), véritable moteur industriel du territoire néo-aquitain qui bénéficie d’un effet d’aspiration avec les tensions géopolitiques. La filière mobilise plus de 550 établissements industriels avec près de 40 000 emplois directs, et génère un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros, dont 60 % à l’export. Avec la reprise des carnets de commandes (Rafale, Falcon 10X) et 40 % d’exportations attendues, le secteur anticipe 10 000 recrutements d’ici 2030 (ingénieurs, techniciens). Ce phénomène est renforcé par l’émergence de nouveaux champions capables de mobiliser des technologies innovantes (vision nocturne, drones) pour répondre aux contraintes des conflits armés actuels.
Autre secteur de pointe, le numérique qui avec 2 081 entreprises emploie 32 224 salariés (88 % en CDI) et génère un chiffre d’affaires de 6,7 milliards d’euros en 2024. Dominée par le poids des prestations de services (75 % des PME), la filière numérique se concentre en Gironde (66 % des emplois au niveau régional) et dans les Pyrénées-Atlantiques (11 % des emplois) et reste marquée par de fortes disparités territoriales. La Nouvelle-Aquitaine affirme ici encore son dynamisme avec des perspectives de croissance importantes sur les cinq prochaines années.
De nombreux défis à relever
Bien que l’opinion des chefs d’entreprise ne soit pas totalement négative en fin d’année 2025, les perspectives d’activité demeurent très éloignées des sommets atteints un quinquennat plus tôt. Cette tendance est confirmée par l’étude de la chambre de métiers et de l’artisanat (CMA) qui révèle que 4 entreprises artisanales sur 10 se déclarent en situation financière critique. Ce phénomène est particulièrement marqué dans le commerce, l’alimentation, les métiers du bâtiment et les services de proximité – une réalité bien palpable localement face à la crise touchant plusieurs secteurs stratégiques. On soulignera évidemment les difficultés rencontrées par le secteur du bâtiment même s’il est loin d’être le seul affecté par la situation économique actuelle. Employant 90 000 salariés, ce secteur a traversé une période heurtée, bousculé par des forces contraires (la crise immobilière post-Covid, l’inflation des matériaux la dépendance aux importations énergétiques, les contraintes réglementaires…). En dépit du plan France Relance et des aides MaPrimeRénov’, 5 000 emplois sont menacés par la baisse d’activité dans le gros œuvre.
Autre sujet cristallisant l’économie, la balance commerciale affiche depuis plusieurs années un solde déficitaire, reflet des déséquilibres structurels entre ses exportations et importations et d’une compétitivité dégradée. Ce déficit atteignait près d’un milliard d’euros en 2025 selon les estimations régionales trahissant une économie orientée vers la consommation et les services, marquée par une forte dépendance aux importations énergétiques et industrielles. Et cette tendance est mise à mal notamment en raison de la structure de nos flux. En 2024, près de 70 % des exportations régionales se concentrent ainsi sur cinq grandes filières, l’agriculture et l’agroalimentaire en tête nous l’avons vue, avec 38,1 % du total mais en recul. Et derrière, l’industrie chimique, la santé et les cosmétiques tirés notamment par la Cosmétique Valley, l’industrie du bois et la construction aéronautique et spatiale.
Faire émerger des ETI de dimension européenne ou mondiale
Malgré de réels efforts consentis au cours des quinze dernières années, on ne peut que déplorer une dynamique entrepreneuriale qui peine à faire émerger des ETI industrielles à dimension européenne. Sur les 10 premières entreprises néo-aquitaines, 8 ont été créées il y a plus de 50 ans et une seule, Cdiscount, il y a moins de 30 ans (création en 1999). Si quelques rares exceptions illustrent des modèles économiques innovants ou des niches sectorielles, le paysage économique reste dominé par des acteurs historiques tels qu’Airbus, Safran, Hennessy ou Legrand. L’analyse des 50 premières entreprises révèle une domination des activités commerciales (27 acteurs sur 50, en B2B et B2C) de l’aéronautique et de l’agroalimentaire (coopératives). La progression du secteur énergétique (Gaz de Bordeaux, Soregie, Varo Énergie) est portée par la volatilité des prix.
Les conséquences sur l’emploi sont bien présentes et l’attractivité est mise à mal. En 2024, sur les 6,1 millions d’habitants, on comptait 2,4 millions de salariés dont 1,6 million de salariés du secteur privé et 0,8 million de salariés du secteur public. Le salaire moyen mensuel est de 2 595 euros en Nouvelle-Aquitaine contre 2 969 euros en France.
12 propositions pour relancer l’économie en Nouvelle-Aquitaine
Quatre principes ont gouverné à la définition du socle de 12 propositions présentes dans cette étude de l’Institut Sofos et visent à rétablir la primauté de l’humain : réanimer les territoires par les filières stratégiques, diminuer l’étouffement administratif, réorganiser éducation, formation, recherche et innovation, et enfin, renforcer les synergies industrielles entre les territoires. La fracture territoriale constitue aujourd’hui l’un des principaux freins au développement économique et social, avec des territoires entiers confrontés à la désertification démographique, à la disparition des services publics (dont les soins médicaux, l’éducation et les transports), à la raréfaction de l’emploi qualifié et à une perte d’attractivité durable.
À l’inverse, les dynamiques de concentration des investissements, des infrastructures et des équipements dans les zones déjà attractives renforcent les inégalités territoriales, accentuent les tensions foncières et contribuent à l’épuisement des modèles de développement existants. Dans ce contexte, la réanimation des territoires désertés doit devenir un axe structurant des politiques publiques, en articulant réindustrialisation, formation, logement et attractivité. L’enjeu est de recréer des écosystèmes économiques et sociaux complets, capables d’attirer et de retenir les habitants, les entreprises et les talents, tout en redonnant une valeur concrète au travail et à l’engagement local.
Proposition 1 – Créer des ambassadeurs économiques départementaux
Proposition 2 – Financer un plan de modernisation de la viticulture et de l’industrie agroalimentaire
Proposition 3 – Consolider les filières historiques et favoriser les synergies industrielles régionales
Proposition 4 – Lancer un plan Marshall immobilier en Nouvelle-Aquitaine
Proposition 5 – Adopter un plan de soutien à la réindustrialisation verte
Proposition 6 – Créer un hub aéronautique décarboné
Proposition 7 – Favoriser l’accélération de start-up deeptech/biotech
Proposition 8 – Montée des compétences des salariés via la réaffectation FTLV
Proposition 9 – Création de 5 écoles d’ingénieurs spécialisées sur le territoire
Proposition 10 – Redéployer le développement régional au profit de l’intérieur de la NA
Proposition 11 – Redéployer le rôle du CESER vers un organe de coordination et de veille régionale
Proposition 12 – Réallouer l’épargne régionale de Nouvelle-Aquitaine vers les entrepreneurs locaux