Couverture du journal du 21/06/2024 Le nouveau magazine

Agriculture : les jeunes pousses du changement

GIRONDE. Fermes en vie, Hectarea et ReGeneration ont toutes trois imaginé des manières innovantes de financer l’installation de nouveaux agriculteurs, tout en accompagnant la transition agroécologique des exploitations. Rencontre avec des start-ups engagées dans le renouvellement de l’agriculture et le soutien à ses forces vives.

HECTAREA

© Hectarea / Amaury Cibot

Les manifestations d’agriculteurs sur tout le territoire national en témoignent : le monde agricole vit une crise profonde. Parmi leurs principales difficultés, un revenu moyen trop faible en regard de coûts de production qui ne cessent d’augmenter. En Gironde, où le secteur employait plus de 50 000 personnes en 2022, dont 80 % dans la viticulture, 70 % des agriculteurs avaient des revenus annuels nets en dessous du Smic (16 236 euros), selon la Mutualité sociale agricole (MSA). En 2021, 34 % déclaraient même un revenu négatif.

À cela s’ajoutent deux enjeux de taille : le renouvellement générationnel des agriculteurs, dont plus de la moitié partira à la retraite dans les 10 prochaines années. Et la transition agroécologique, rendue nécessaire pour maintenir notre souveraineté alimentaire. À Bordeaux, 3 start-ups se sont saisies de la question et ont imaginé de nouvelles manières de financer d’une part l’installation des agriculteurs et d’autre part l’accompagnement à la mise en place de pratiques agroécologiques.

Les fondateurs de Fermes en vie (Feve) : Simon Bestel, Marc Batty et Vincent Kraus © DR

Fermes en vie : la foncière agricole

C’est le cas de Fermes en Vie (Feve), cofondée en 2020 par Marc Batty, Simon Bestel et Vincent Kraus, deux ingénieurs agronomes et un polytechnicien, tous trois ayant précédemment été chefs d’entreprise. Reposant sur « une foncière qui facilite l’installation de porteurs de projet en agroécologie, Feve achète des fermes pour les mettre à leur disposition à la location avec option d’achat », explique Vincent Kraus, cofondateur et directeur général de Feve. Cette foncière se finance principalement par l’épargne citoyenne des particuliers, mais aussi avec quelques investisseurs institutionnels, dont la Banque des territoires et un fonds du Crédit Mutuel. Ces derniers pèsent 1 million d’euros sur les 13 millions collectés par Fermes en vie, qui ont déjà permis de financer l’achat de 16 fermes, représentant 1 200 ha dans la moitié ouest de la France et 27 agriculteurs et agricultrices accompagnés.

Le placement dans les terres agricoles est stable, rentable et à impact social et environnemental

L’objectif de l’entreprise étant d’arriver rapidement à une cinquantaine de fermes financées chaque année. Se considérant comme un « tiers de confiance entre les investisseurs et les agriculteurs qui ont besoin d’être financés », Feve propose « un placement à impact social et environnemental ; peu risqué, le prix des terres agricoles étant peu volatile ; et générant une rentabilité financière importante, l’agrément ESS de Feve offrant une réduction d’impôt de 25 %. Avec la contrepartie de garder les titres pendant au moins 7 ans », détaille Vincent Kraus. Soit la durée nécessaire aux agriculteurs pour commencer à rentrer dans leurs frais, et ainsi pouvoir exercer leur option d’achat.

Outils et contenus

Camille et Raphaël, agriculteurs locataires de la foncière de Feve, dans leur ferme de Magnantru © DR

L’entreprise porte une attention forte à la viabilité économique des projets qu’elle soutient, mais aussi à leur aspect agroécologique. « Notre charte agroécologique, basée sur le socle de l’agriculture biologique, la diversification des productions ainsi que des infrastructures écologiques, définit les principes que l’agriculteur doit respecter », assure Vincent Kraus. Au final, Fermes en vie réunit 3 métiers : la collecte d’argent auprès des particuliers, sur laquelle elle prend environ 3 % de frais de souscription ; la foncière, qui verse à Feve une commission d’environ 5 % du coût d’acquisition ; et la gestion locative, financée par un prélèvement annuel sur les loyers d’environ 0,4 % de la somme investie à l’achat.

« Il y a aussi une partie très tech, puisque tout se fait en ligne, comme la signature du bulletin de souscription des titres déposés à l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour investir dans la foncière. Nous avons aussi créé La Grange, une plateforme digitale de services gratuits, avec des outils et des contenus pour accompagner les jeunes qui souhaitent s’installer en agriculture », note Vincent Kraus. Fin 2023, Fermes en vie employait 14 personnes, dont 9 à Bordeaux, pour un chiffre d’affaires annuel de près de 500 000 euros.

Fermes en vie en bref

Date de création : 2020
3 cofondateurs : Marc Batty, Simon Bestel et Vincent Kraus
Effectifs : 14 personnes
CA 2023 : environ 500 000 euros
Fermes achetées : 16 (1 200 ha)

Hectarea : rapprocher consommateurs et agriculteurs

Avec les mêmes objectifs, l’approche d’Hectarea est quant à elle légèrement différente. « Nous souhaitons créer un lien économiquement viable entre les particuliers et les agriculteurs qui les nourrissent, à travers l’investissement dans la terre agricole », décrit Paul Rodrigues. Originaire de Castres-Gironde, il a cofondé Hectarea avec Adime Amoukou en 2022, tous deux ayant « des liens très forts avec le milieu agricole : mon père était agriculteur et celui d’Adime, agronome », confie-t-il.

Paul Rodrigues et Adime Amoukou, confondateurs d’Hectarea © Amaury Cibot

Leur plateforme beta.hectarea.io permet aux particuliers d’investir directement sur un terrain pour le compte d’un agriculteur. « Nous l’aidons à amorcer sa transition, concrètement et financièrement. Le fait de louer la terre achetée par des tiers permet de libérer la pression foncière », affirme le CEO. La plateforme agrège à destination des investisseurs de la documentation autour de la ferme mais aussi des prises de parole de l’agriculteur : « Nous humanisons l’investissement, en apportant ce concret que recherchent les particuliers », assure Paul Rodrigues.

En face, l’entreprise bordelaise réalise l’étude des dossiers investisseurs : « il y a un vrai travail de sélection, comme pour un fonds ». Déposé auprès de l’AMF, le produit d’Hectarea leur offre « de la stabilité, de l’impact et de la rentabilité. La rentabilité annuelle de notre premier terrain, issue des loyers dits de fermage, sera de 3 %, auxquels il faut ajouter l’augmentation du prix des terrains, de l’ordre de 4 % par an. L’espérance de rentabilité à long terme est ainsi de 5 à 7 % », estime Paul Rodrigues. Pour se rémunérer, Hectarea prélève une commission à l’entrée entre 8 et 10 %, puis un pourcentage d’environ 15 % sur les loyers versés.

Charte agroécologique

Jérôme, premier agriculteur financé par la plateforme d’épargne citoyenne d’Hectarea © Amaury Cibot

Après une levée de fonds de 500 000 euros finalisée en octobre 2023 auprès de 25 business angels spécialisés dans les secteurs de l’agriculture (auprès du fondateur d’Ynsect ou d’Agriconomie), de la collecte d’épargne (Enerfip ou Nalo) et de la tech (Recommerce ou Doctolib), leur permettant de financer la structure de l’entreprise et de recruter 3 personnes, les fondateurs d’Hectarea ont déjà réuni une communauté de 1 600 investisseurs inscrits sur leur plateforme. « Nous sommes parvenus à collecter 175 000 euros en un mois et demi auprès de 91 investisseurs pour financer notre premier terrain de 26,7 ha à Saint-Christophe-de-Double, en Gironde », annonce Paul Rodrigues.

Nous ne sommes pas là pour donner des leçons aux agriculteurs

Chaque investisseur en sera propriétaire à hauteur des parts investies et tous pourront suivre l’évolution de la parcelle au quotidien grâce à un tableau de bord. Là encore, c’est une charte ad hoc intégrée au bail qui doit pousser l’agriculteur vers la transition, à travers l’obtention de labels bios et la mise en place de pratiques de production durables. « Cependant, nous ne sommes pas dogmatiques. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons aux agriculteurs et n’avons pas d’exigences de court terme. L’idée est surtout de permettre aux agriculteurs de s’installer et que leur exploitation soit économiquement viable », tranche Paul Rodrigues. Hectarea espère financer une dizaine de fermes en 2024.

Hectarea en bref

Date de création : 2022
2 cofondateurs : Paul Rodrigues et Adime Amoukou
Effectifs : 3 personnes
CA 2023 : NC
Ferme financée : 1 (26,7 ha)

ReGeneration : financer l’agriculture régénératrice

Felix Noblia et Thomas Rabant, cofondateurs de ReGeneration, avec leur directrice marketing, Mathilde Le Roy © Louis Piquemil / EJG

Si Fermes en vie et Hectarea financent l’installation des agriculteurs avec l’épargne des particuliers, c’est à une autre entreprise bordelaise qu’elles font appel pour accompagner concrètement la transition agroécologique des fermes : ReGeneration. « Nous sommes une entreprise à mission qui a pour objet de financer et d’accompagner la transition de l’agriculture vers des pratiques régénératrices », commence Thomas Rabant, ancien avocat d’affaires et cofondateur, avec Felix Noblia, de ReGeneration. Leur idée : « accompagner le risque des changements de pratiques des agriculteurs, qui peuvent engendrer une perte de rendement et nécessitent des investissements, en valorisant les externalités environnementales obtenues. Ces dernières sont mesurées, puis vendues dans les schémas de contribution environnementale des entreprises », décrit Felix Noblia, expert en agriculture génératrice, membre d’un groupe de travail de la Commission européenne sur le sujet, et agriculteur au Pays basque.

Concrètement, cela consiste à accompagner les agriculteurs avec des experts agronomes dans la durée (environ 5 ans), pour améliorer le stockage de carbone dans les sols, la biodiversité et les ressources en eau sur les exploitations. « L’agriculture régénératrice est un modèle vertueux positif pour l’environnement. C’est aussi un modèle robuste permettant une production alimentaire stable dans un environnement climatique chaotique. C’est enfin un moyen de construire des exploitations agricoles soutenables économiquement, puisqu’elles se passent d’azote de synthèse et d’énergie fossile, tout en conservant des niveaux de rendements satisfaisants », énumère Thomas Rabant.

Crédit TripleC

Pour assurer le financement de ses programmes, gratuits pour les agriculteurs, ReGeneration a créé un outil inédit : le « Crédit de contribution climatique » (TripleC), en cours de certification par l’organisme international Gold Standard. « Nous mesurons périodiquement très précisément l’amélioration des 3 externalités environnementales. L’augmentation de chaque paramètre est inscrite dans ce crédit. Les entreprises, qui ont aujourd’hui des obligations de tendre vers une empreinte carbone nulle, peuvent compenser l’empreinte résiduelle de leur activité en achetant ces crédits. Nous leur proposons la mise en place d’actions sincères, traçables, avec un impact mesurable et mesuré, et finalement, une véritable comptabilité environnementale », estime Thomas Rabant.

Compte tenu des enjeux, toutes les entreprises sont les bienvenues

Le spectre des entreprises qui peuvent souscrire au TripleC va des entreprises du CAC40 aux entreprises locales, qui ont la volonté d’améliorer leur environnement direct. « Compte tenu des enjeux, toutes les entreprises sont les bienvenues », conviennent les fondateurs. Après une levée de fonds d’un million d’euros auprès du Crédit Agricole Centre France, du groupe bordelais Touton, de la branche néo-aquitaine de Bpifrance et de business angels comme Francis Nappez, cofondateur de Blablacar et dirigeant de l’école Hectar de Xavier Niel, qui l’a incubée, ReGeneration accompagne déjà la conversion de 30 000 ha en France. Rémunérée par une quote-part entre 20 et 25 % sur les crédits vendus, l’entreprise espère à terme transformer 6 millions d’ha de terres agricoles en Europe. Elle a reçu le Grand Prix Impact Finance Durable du World Impact Summit en 2023.

ReGeneration en bref

Date de création : 2021
2 cofondateurs : Felix Noblia et Thomas Rabant
Effectifs : 7 personnes
CA 2023 : NC
Surface en conversion : 30 000 ha