Couverture du journal du 07/05/2021 Consulter le journal

Désindustrialisation, un mal français

Notre pays risque de ne plus figurer parmi les 10 premières puissances mondiales car sa désindustrialisation fragilise son modèle économique défaillant, ce qui se traduit par une croissance atone. Il n’est pas trop tard pour restaurer une économie de l’offre.

Désindustrialisation

Photo de Pixabay provenant de Pexels

Vendredi 8 mars, 8 h 05. Je suis hors de moi en apprenant que « le premier équipementier mondial Bosch supprimera 750 emplois sur 1 250 d’ici 2025 à Rodez » (Le Monde du jour). Cette nouvelle fait suite à une triste loi des séries (et l’on pourrait mentionner près de chez nous la fermeture de Ford Blanquefort en 2019). Mais cela ne s’arrêtera donc jamais ! La désindustrialisation, qui peut être définie comme la réduction du nombre d’emplois dans le secteur industriel d’un pays, est une plaie béante du corps économique français depuis 40 ans. La France est aujourd’hui un des pays les plus désindustrialisés de l’OCDE. Selon France Stratégie, « depuis 1980, les branches industrielles ont perdu plus de la moitié de leurs effectifs, soit 2,2 millions d’emplois. La part de l’industrie dans le PIB a reculé de 10 points pour s’établir à 13,4 % en 2018 contre 25,5 % en Allemagne et 19,7 % en Italie. Entre 1991 et 2016, la baisse relative du poids de l’industrie a été de 2 fois supérieure en France à celle observée outre-Rhin ». Les chiffres sont édifiants, impressionnants et alarmants.

La désindustrialisation a été plus forte en France que dans les autres pays de l’Union européenne

Ainsi, la désindustrialisation a été plus forte en France que dans les autres pays de l’Union européenne. Ainsi, notre pays risque de ne plus figurer parmi les 10 premières puissances économiques mondiales car sa désindustrialisation fragilise son modèle économique défaillant, ce qui se traduit par une croissance atone. On fait aujourd’hui des kilomètres entiers sur les routes françaises sans rencontrer une seule usine ! Au diable la destruction créatrice chère à Schumpeter si cette destruction ne s’accompagne pas d’une innovation créatrice à périmètre et emplois constants ! Je suis révolté de ce sacrifice social du monde ouvrier, démuni devant ces incessantes suppressions d’emplois et fermetures d’usines, et de cette négation collective de « l’intelligence de la main ». Et si on s’inspirait de la réussite des entreprises industrielles allemandes. Les usines Audi actuelles n’ont rien à voir avec Germinal, et on pourrait presque y organiser « un nouveau déjeuner sur l’herbe ». En ce vendredi, je suis un ouvrier aveyronnais.

Au-delà de la dimension purement économique de ce désastre, cette situation ne peut s’analyser sans une perspective éthique. Où est la justice dans cette situation ? Comme l’évoquait Adam Smith, dans son magnifique ouvrage la « Théorie des Sentiments Moraux » publié en 1759, où est la sympathie pour autrui et cette situation ne nécessite-t-elle pas une évaluation morale ? Sa lucidité et son pragmatique sont éclatants en cette fin du XVIIIe siècle, magnifique période des Lumières. Selon ses dires, la sympathie doit dicter aux hommes une façon de concilier leurs intérêts avec ceux des autres tout en prenant en compte l’éthique comportementale. Ainsi, le marché ne peut être vécu comme une « jungle financière » où règne le monde du cannibalisme économique mais, au contraire, son bon fonctionnement supposerait que l’homme economicus se conforme à au moins deux vertus : la prudence et la justice.

FORD BLANQUEFORT

© D. R.

Revenons sur les faits de cette désindustrialisation. Notre appareil productif a commencé à disparaître dès les années 80, ce qui s’est traduit par un effondrement de l’offre de produits proposés. La désindustrialisation a eu des conséquences négatives sur la performance de notre économie : une diminution des gains de productivité, une chute de la recherche et développement, une forte baisse de la dynamique innovationnelle, une paupérisation de certains bassins d’emplois du nord et de l’est du pays, un ralentissement économique et un déficit commercial désastreux. L’économie française a perdu en compétitivité, notamment compte tenu d’une forte augmentation du coût du travail et des prélèvements obligatoires, du choix politique des 35 heures, le tout détruisant une indispensable valeur ajoutée marginaliste. Au lieu de faire le choix d’une économie de l’offre, complémentaire d’une économie de la demande, on a privilégié cette dernière, financée par la dette et génératrice d’un effondrement de notre balance commerciale : nos importations dominant de la tête et des épaules nos exportations. Pour donner un seul exemple, dans les années 2000, 10 % des voitures vendues en France étaient produites à l’étranger alors qu’aujourd’hui, c’est 50 % d’entre elles. Ainsi, conséquence directe du comportement du consommateur et des décideurs économiques, l’industrie automobile a perdu 100 000 emplois en 20 ans. Au final, du fait de cette contraction de l’offre : disparitions d’usines, démantèlements de chaînes de montage et licenciements d’ouvriers, complètement déboussolés et qui n’ont pas envie d’avoir Pôle Emploi pour seule perspective. Ainsi, la valeur travail, si importante pour eux et leur famille, a été broyée de manière incompréhensible.

On a collectivement eu tort de vouloir profiter de produits importés à bas coûts sans produire et sans vendre des produits à forte valeur ajoutée

Cette situation traduit notre très mauvaise gestion de la mondialisation, qui est pourtant une formidable opportunité comme le prouvent les magnifiques réussites des filières du luxe et des vins et spiritueux. Il est vraiment dommage que nous ne triions plus le week-end des emballages cartons venant des usines de Valenciennes, Charleville-Mézières ou de Besançon. En réalité, on fait le procès de la mondialisation alors qu’il aurait fallu la penser comme une opportunité avec l’ouverture de nouveaux marchés que nous n’avons plus qu’à honorer si on avait conservé un outil de production compétitif et performant. On peut en effet produire de tout en France pour la consommation nationale et celle des autres pays européens ou autres.

On a collectivement eu tort de vouloir profiter de produits importés à bas coûts (donc de l’effort faiblement rémunéré d’ouvriers étrangers) sans produire et sans vendre des produits à forte valeur ajoutée, susceptibles d’absorber notre train de vie collectif. Malheureusement, le principe de réalité nous rappelle à l’ordre, alors que nous avons adopté une posture de déni collectif.

Les grands groupes français ont notamment une certaine responsabilité dans cette situation en ayant fait le choix d’une compétitivité coût au lieu d’une compétitivité valeur. Compétitivité coût obligatoirement vouée à l’échec et difficilement soutenable compte tenu de l’existence d’un coût du travail qui sera toujours beaucoup plus faible au Maroc, en Indonésie, voire même dans l’un des pays d’Europe centrale et orientale. Les groupes transnationaux ont fait le choix de se positionner sur le bas de gamme ou le milieu de gamme en délocalisant les usines et donc en sacrifiant l’emploi sur le territoire national. Conséquence de ce choix : beaucoup moins d’emplois et un coût social, sociétal, politique et financier du chômage très élevé.

Mais alors, que faire ? Faire le même choix que l’Allemagne dans les années 2000 en rebâtissant une économie de l’offre. Il nous faut un « Schröder » économique qui décide de reconstruire notre industrie sur les filières les plus porteuses d’aujourd’hui et de demain : la production de médicaments, l’exploitation de notre formidable potentiel agricole et agro-alimentaire, la construction d’une filière automobile tournée tous azimuts vers l’électrique, le développement d’une spécialité « bâtiments écologiques » tout en tentant de rattraper notre retard dans des secteurs aussi stratégiques que la robotisation, les biotechnologies, l’intelligence artificielle, le big data ou la cybersécurité.

En conclusion, la sortie de la crise actuelle passe par la restauration indispensable de la compétitivité économique et d’une économie de l’offre. Produisons, produisons, produisons. Notre salut économique passera par notre capacité à reconstruire une économie orientée vers la réalisation d’investissements tous azimuts, un accent mis sur l’innovation, la recherche et le développement tout en nous appuyant sur nos atouts : le dynamisme et le talent des Français de l’étranger prêts à investir dans le pays, la vigueur démographique, la qualité des infrastructures, l’attractivité territoriale et une épargne importante.

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