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Financement des entreprises : le grand ajustement

Après l’euphorie et les records de levées de fonds en 2022, le financement des entreprises devrait marquer le pas en 2023. La remontée des taux d’intérêt et la conjoncture économique tendue ont rendu les investisseurs plus sélectifs. Les entreprises qui s’adapteront aux nouvelles conditions de marché pourront néanmoins tirer leur épingle du jeu. Explications avec le financier bordelais Axel Champeil.

Axel Champeil

Axel Champeil © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

Échos Judiciaires Girondins : L’accès au financement semble plus difficile pour les entreprises actuellement. Comment cela s’explique, selon vous ?

Axel Champeil : « Tout d’abord, il faut rappeler que le financement des entreprises se fait de deux façons : en fonds propres et en bas de bilan, ce qui correspond à la dette. Or plusieurs éléments sont intervenus sur l’octroi des crédits. D’une part, les taux d’intérêt ont monté sous l’effet de la politique monétaire, ce qui a renchéri le coût du crédit. D’autre part, on entre dans une période d’incertitude sur le plan économique avec une hausse des coûts, des difficultés d’approvisionnement et donc de potentielles baisses de marges… Cela rend les entreprises un peu plus à risques, et participe également à la hausse des taux d’intérêt, puisque les banques rémunèrent le risque.

Pour se garantir du remboursement des dettes, elles sont ainsi plus exigeantes dans l’analyse des dossiers. Enfin, des contraintes sont venues s’ajouter avec la mise en place de la taxonomie, qui impose des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), notamment. Tout cela a rendu le financement un peu plus difficile d’accès. »

Dans ce contexte incertain, les banques sont plus exigeantes dans l’analyse des dossiers

EJG : Et sur la partie fonds propres ?

Axel Champeil : « Ce contexte a eu un impact sur l ’appréciation par les investisseurs de la valorisation des entreprises. Tandis qu’il y avait beaucoup de concurrence entre les fonds, qui investissaient sur des valorisations élevées, avec des levées de fonds très importantes, on constate un resserrement. L’argent étant devenu plus cher, les investisseurs vont eux aussi demander des rétributions supplémentaires pour rémunérer le risque. Après plusieurs années avec des taux d’intérêt à zéro, ces derniers sont aujourd’hui autour de 2 ou 3 %. Pour autant, avec une l’inflation qui se situe entre 6 et 10 % en zone euro et en France, les taux d’intérêt réels (moins l’inflation) sont encore largement négatifs, ce qui reste un facteur de soutien à l’investissement et aux valorisations. Mais la remontée des taux d’intérêt a fait mécaniquement baisser les valorisations. À investissement égal, l’investisseur prendra une part plus importante du capital. D’autre part, dans un contexte économique tendu, les business plans présentés par les entreprises, qui servent à calculer leur valorisation, sont plus questionnés. »

 

EJG : Dans ce contexte, quels critères font la différence pour obtenir des financements ?

Axel Champeil : « La société est en train d’évoluer et les critères extrafinanciers deviennent omniprésents dans l’analyse des dossiers. La réglementation est d’ailleurs là pour accélérer ce phénomène, car le monde de la finance a été considéré comme un maillon essentiel de ces transitions.

Les investisseurs sont ainsi obligés de tenir compte des critères ESG, de les analyser et d’expliquer dans quelle mesure ils en tiennent compte. Ils doivent également établir une politique RSE en interne. D’ailleurs, l’ensemble des fonds d’investissement en capital qui se créent actuellement sont dits « ISR » (investissement socialement responsable). C’est la même chose pour le crédit, les banques s’étant fortement engagées à accompagner le processus de transition écologique. Donc une entreprise qui ne serait pas dans une démarche vertueuse en termes RSE et ESG aurait factuellement beaucoup de difficultés à se financer. Tout cela est appuyé par le fait que l’on constate qu’une entreprise active en matière de transition écologique, de bien-être des salariés et de respect des actionnaires dans la gouvernance aura une plus grande pérennité de ses équipes et de son business model. C’est difficile à valoriser à court terme, c’est pourquoi il existe une réglementation contraignante. »

 

EJG : Quels secteurs sont les plus avantagés en matière de financement ?

Axel Champeil : « Ces dernières années, il y avait un attrait pour l’investissement dans les entreprises à fort potentiel de croissance et innovantes. Aujourd’hui, l’argent se dirige davantage vers des entreprises plus matures ou avec un peu de rentabilité et un business model déjà trouvé. Néanmoins, les innovations de rupture et la technologie trouveront toujours à se financer, mais à des niveaux de valorisation revus à la baisse. Sur les marchés financiers, c’est paradoxal mais les secteurs qui connaissent les plus fortes hausses et les meilleures valorisations sont ceux qui profitent de la crise, comme les énergies fossiles. La mondialisation est en train de se refermer et tout ce qui participe à l’autonomie stratégique et à la souveraineté de l’Europe fonctionne également, comme les énergies renouvelables et la défense. »

Les investisseurs sont obligés de tenir compte des critères ESG

EJG : Faut-il selon vous attendre une normalisation des conditions de marché pour rechercher des financements ?

Axel Champeil : « Il n’est pas certain que les conditions soient plus favorables demain. Nous sommes dans une logique de hausse des taux, le coût du capital devrait donc continuer d’augmenter. Et si l’on entre en récession, l’analyse du risque par les investisseurs va continuer de se durcir. C’est pourquoi si une entreprise en a les besoins et la capacité, elle a plutôt intérêt à ne pas attendre pour se financer, même si elle considère que les conditions ne sont pas optimales. L’entreprise doit défendre ses intérêts, et si elle ouvre son capital, elle ne doit pas trop se diluer ou se valoriser à la casse, mais elle ne doit pas perdre de vue quel est son projet et la nécessité de le financer. D’autant que si elle est dans une logique de croissance et de financement, le coût du crédit n’impactera pas ses marges. Une entreprise dont les activités sont plus cycliques aura quant à elle intérêt à aller demander de l’argent au moment où elle n’en a pas besoin, et surtout pas lorsqu’elle a le dos au mur. Il faut également garder à l’esprit qu’un processus de levée de fonds doit être engagé le plus en amont possible, afin d’être mené dans les meilleures conditions : choix des investisseurs, timing, temps de négociation… »

L’argent se dirige davantage vers des entreprises plus matures

EJG : Quel type de financement faut-il privilégier ?

Axel Champeil : « Le financement doit être choisi en fonction du projet. Les taux d’intérêt ayant été très bas ces dernières années, les entreprises françaises ont privilégié le crédit. Résultat : elles sont globalement sous-capitalisées en fonds propres et trop endettées. Elles vont donc devoir renforcer leurs fonds propres, c’est une contrainte que vont leur imposer les investisseurs et les banques. Toute dette doit se rembourser – le sujet est d’autant plus d’actualité avec les PGE. Des fonds propres, en revanche, ça ne se rembourse pas. Il s’agit d’un « capital patient » qui apporte de la sérénité dans les affaires. L’autre intérêt, c’est de ne pas être contraint par une rémunération. C’est pourquoi les investisseurs en capitaux, notamment en fonds propres, sont exigeants en termes de valorisation car ils espèrent vendre plus cher. Mais il n’y a aucune garantie sur la liquidité et sur la rémunération, qui passe par le dividende. En pratique cependant, notamment dans l’investissement en private equity, il y a toujours un pacte d’actionnaires dont la principale clause est la clause de liquidité, qui permet aux investisseurs de récupérer leur argent à terme. Ils s’engagent pour plusieurs années, en moyenne entre 5 et 7 ans, ce sont des investisseurs un peu plus actifs et un peu plus investis dans l’entreprise. En contrepartie, ils veulent un retour sur investissement, c’est pourquoi ils essaient d’organiser la liquidité le mieux possible. En Bourse, les actions des entreprises sont quant à elles totalement liquides, associées à un risque de volatilité. »

EJG : Le rapport de force semble s’être inversé au profit des investisseurs…

Axel Champeil : « La Bourse a corrigé au niveau mondial jusqu’à 20 %, 30 % et même 35 % pour les valeurs technologiques du Nasdaq durant l’année. Si les marchés remontent ces dernières semaines, cette correction est réelle, on l’a constatée sur les marchés financiers où les ajustements sont quasiment instantanés. Cette réalité est en train de se diffuser au marché du capital-investissement, moins liquide, où cela a pris plus de temps. Cet ajustement n’a pas encore été totalement intégré du côté des demandeurs de capitaux. Il y a un décalage entre d’un côté des investisseurs plus prudents, plus sélectifs et qui cherchent du rendement, et de l’autre des entreprises qui découvrent les nouvelles conditions de marché. Nous sommes dans une période transitoire où domine une logique d’attentisme. Mais cela va repartir, car d’une part, il y a encore de l’argent détenu par des banquiers ou des investisseurs qui a vocation à être prêté ; et d’autre part, il y a tout intérêt à investir en période de crise, les conditions ne pouvant que s’améliorer. Il existe encore beaucoup de possibilités et une entreprise qui s’adapte aux conditions de marché pourra se financer sans trop de difficultés. Un financier finance l’avenir, il anticipe. Ce que nous vivons est un ajustement de l’offre et de la demande, qui est aujourd’hui un peu plus à l’avantage des investisseurs. »

 

RENCONTRES INVESTISSEURS-ENTREPRENEURS DE GIRONDE

En cette fin 2022, les acteurs du territoire restent mobilisés en faveur du financement des entreprises. Ainsi le Fund Connect, organisé par Bordeaux Technowest fin octobre, a réuni des start-ups et 13 fonds d’investissement venus présenter « leurs conditions de recrutement » de projets innovants. À la clé : 9 rendez-vous qualifiés qui pourraient aboutir à des levées de fonds. Le 15 novembre, à la Grande Poste, avait lieu la 8e édition du Bordeaux Invest Day de l’association Mayaj (ex-Bordeaux Entrepreneurs), qui a réuni une centaine de participants, dont 23 start-ups et 9 fonds d’investissement.

104 rendez-vous entre entreprises et fonds d’investissement à la recherche de futures pépites ont eu lieu. Fin novembre, l’événement French Tech Rise réunira quant à lui à Paris les start-ups régionales sélectionnées par les Capitales et Communautés French Tech pour rencontrer les investisseurs nationaux.

La deep-tech bordelaise Luos, qui souhaite mobiliser 3 millions d’euros pour développer sa technologie open-source destinée à l’électronique embarquée, représentera la Nouvelle-Aquitaine.

AXEL CHAMPEIL : PARCOURS

Économiste et analyste financier de formation, Axel Champeil a rejoint la société familiale fondée par son père Jean-Louis en 2007. « Nous sommes issus d’une charge d’agent de change, des officiers ministériels ayant le monopole des transactions boursières jusqu’à la fin des années 1980. » Le Palais de la Bourse était alors le lieu des transactions boursières pour les sociétés régionales cotées jusqu’à la fermeture de la Bourse de Bordeaux en 1991. Spécialisée dans les investissements sur les marchés financiers et l’intermédiation boursière, pour une clientèle privée et patrimoniale, Champeil SA a développé ces dernières années une activité de conseil pour les entreprises cotées en bourse, souhaitant se coter ou se financer par les marchés financiers. Axel Champeil est aujourd’hui PDG de la société qui œuvre à Paris, Toulouse et Bordeaux, son siège social.

Il a également été administrateur de l’association de business angels girondins Finaqui, dont il reste un investisseur. Et il préside depuis 2 ans l’association Bordeaux Place financière et tertiaire.

« Notre but est de promouvoir les métiers de la finance et du tertiaire supérieur et les compétences régionales en la matière. »