Couverture du journal du 23/10/2020 Consulter le journal

Le nouveau monde selon Dessertine

À l’occasion de la dernière assemblée générale des Commissaires aux Comptes de Bordeaux, qui se tenait le 18 septembre 2020 au château Lafitte, l’économiste et essayiste Philippe Dessertine a exposé aux professionnels du chiffre les bases de reconstruction du nouveau monde.

Philippe Dessertine

« Investir le nouveau monde. » C’est le thème ô combien d’actualité de la conférence que donnait l’économiste emblématique et médiatique Philippe Dessertine le 18 septembre dernier lors de l’assemblée générale des Commissaires aux Comptes. Pendant plus d’une heure, l’essayiste, également directeur de l’Institut de la Haute Finance de Paris, a disserté sur l’avènement de ce nouveau monde. « Nous vivons un épisode historique », a-t-il énoncé au préalable « avec une pandémie et un arrêt total de l’économie. » Qui aurait pu prévoir cela. Dès 2009, Philippe Dessertine annonçait la fin d’un monde. En septembre 2020, dans un moment de l’Histoire où tout s’accélère, nous entrons dans ce nouveau monde. Dans celui-ci, les professions des chiffres – tels que les commissaires aux comptes – sont indispensables.

on espère revenir dans quelques mois au PIB de 2019

« On espère revenir dans quelques mois au PIB de 2019, » a souligné Philippe Dessertine, avec des chiffres meilleurs que prévu : – 10 à – 9 % contre – 14 % estimé au printemps après le confinement. Un motif pour se réjouir ? « Grâce au télétravail, on assiste à une récupération remarquable. Si on est passé de -14 à – 9 % de récession, c’est parce que les entreprises ont trouvé de nouvelles manières de fonctionner. ».

UN SOUTIEN PLUTÔT QU’UNE RELANCE

En cette seconde période qui correspond à la sortie du confinement, nous avons encore besoin d’artificiel. « L’État met des béquilles, mais il faut recréer de la richesse », a-t-il estimé. « 100 milliards d’euros pour la relance, c’est un sou- tien plutôt qu’une relance », avant de lister les secteurs les plus touchés : l’aéronautique sous perfusion, le tourisme avec un déficit du tourisme étranger très préoccupant, les compagnies aériennes et les aéroports, la fabrication des avions, des bateaux… on est à 6 à 7 milliards de perte. Et l’augmentation des fonds propres est une énorme question car ils sont là pour prendre de la dette. La recapitalisation des entreprises françaises est le souci majeur pour l’économiste qui a ensuite cité Jacques de Larosière, ancien président du FMI : « À mesure que l’on baisse les taux, il y a de moins en moins d’investissements, c’est le plus grand danger ».

L’ÉTOILE À CINQ BRANCHES

Mais, fidèle à son discours employé fréquemment notamment dans l’émission « C dans l’air » (France 5), Philippe Dessertine veut se montrer positif : « Il faut basculer dans l’optimisme ». Il a d’abord comparé la situation actuelle à une étoile à cinq branches : la Covid ; la récession ; le dérèglement climatique ; la rupture technologique ; le changement de leader mondial. « Notre modèle économique ne fonctionne plus. Il a été créé pour 800 millions d’Occidentaux », a-t-il remarqué.

La mondialisation ne doit pas s’arrêter car cela créerait encore plus de misère

Et la mondialisation ne doit pas s’arrêter, car cela ne ferait qu’accentuer les déséquilibres et créerait encore plus de misère dans les pays déjà exsangues. Pour recréer de la richesse, il faut solliciter en premier lieu les capacités d’adaptation au travail des entreprises, leurs capacités d’invention, d’investissement, d’innovation…

« Le digital fait partie des défis de la profession », a-t-il martelé devant un auditoire attentif. « On assiste à un bouleversement complet des échelles de valeur. On a vu l’économie fonctionner alors que tout s’était arrêté. On voit l’économie redémarrer autrement. On voit l’importance du télétravail, ce qui induit un changement dans l’aménagement du territoire. Du PIB apparaît alors que d’autre disparaît. » Pour l’économiste, la prochaine zone dominante sera l’Asie. C’est avec elle qu’il faudra composer pour la création de richesses à l’échelle planétaire, qui conduirait à une meilleure répartition des fruits de la croissance.

 

 

Commissaires aux comptes : leurs nouveaux défis

C’était la dernière assemblée générale pour la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Bordeaux vendredi dernier. Pour autant, l’institution régionale ne disparaît pas. Alors qu’elle fête ses 50 ans, elle va désormais être regroupée avec celles d’Agen, Limoges et Pau pour former une CRCC de Grande Aquitaine, dont le siège sera sis à Bordeaux. L’institution prend ainsi une nouvelle dimension, passant de 447 consœurs et confrères répartis sur 3 départements à 798 sur 12 départements ! Alors qu’une nouvelle équipe (vraisemblablement menée par Gwladys Tohier) prendra ses fonctions le 1er novembre prochain, son président actuel Victor Louis Cano a présenté les défis que doit relever la profession « en cette période d’enjeux très importants ». « Depuis 3 ans, le véritable big bang est provoqué par la loi Pacte, notre régulateur s’est emparé des fonctions régaliennes assurées jusqu’alors par nos institutions régionales et nationales ».

Le président a également regretté que les nouvelles règles et normes aient nui à la perception et reconnaissance de leur utilité dans les PME. « L’enjeu est de préserver les mandats, en devenant commissaires aux comptes choisis et non imposés ou subis », notamment dans les petites entreprises. Victor Louis Cano s’est ensuite prononcé pour le développement de nouveaux services complémentaires, ou pas, aux missions de certification traditionnelle, tels que les données extra- financières. Valoriser cette utilité est particulièrement vraie dans la transformation digitale. « La sécurité des données, la cybersécurité et plus largement la sécurité des systèmes d’information des entreprises » font partie de ces défis à relever rapidement « avant que d’autres s’en emparent. »

100 000 € POUR LA FORMATION

L’actuel président a insisté sur l’importance pour la profession de préserver son image d’indépendance, de compétence et d’éthique pour consolider son rôle de tiers de confiance incontournable auprès des chefs d’entreprises et du grand public. Il a notamment mentionné une enveloppe de 100 000 € dédiée au développement des compétences. Une formation qui a continué sous forme de webinaires pendant le confine- ment. « L’épisode Covid 19 a démontré l’utilité et le rôle incontournable des professionnels du chiffre. Face à l’urgence, nous avons démontré nos capacités d’écoute, d’analyse et d’accompagnement auprès des chefs d’entreprises. » Assurant que les commissaires aux comptes auront un rôle clé dans la phase de reconstruction, tout comme les experts-comptables. Et d’espérer que les deux professions sauront constituer un pack suffisamment solide pour affronter la menace nouvelle. « On nous a oubliés, on était les bons élèves. Il faut prendre notre place et trouver un nouvel élan », a rebondi Yannick Ollivier, vice-président de la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes. Cette assemblée, qui s’est tenue au château Laffitte à Yvrac, s’est clôturée sur la prestation de serment – symbolique cette année en raison de crise sanitaire – des nouveaux commissaires aux comptes.