Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Château Carbonnieux : la tradition réincarnée

Éric et Philibert Perrin, propriétaires - avec leur sœur Christine - du Château Carbonnieux, lancent leur cuvée prestige nommée 1741. Ce monocépage, issu de vignes anciennes, est un hommage au moine bénédictin Dom Galéas qui a produit les premiers assemblages de vin blanc du domaine.

Château Carbonnieux, Éric Perrin, Philibert Perrin

Éric et Philibert Perrin © Louis Piquemil / Échos Judiciaires Girondins

C’est lui sur l ’étiquette, Dom Galéas recueilli sous la fameuse coquille Saint-Jacques, emblème du château Carbonnieux. Ce moine bénédictin, qui a fortement contribué à la notoriété des vins blancs du château, incarne la toute nouvelle cuvée 1741. Un retour aux sources pour ce domaine, propriété de la famille Perrin, ancré dans l’histoire et la tradition. Un 100 % sémillon qui sera produit uniquement les meilleures années, présenté dans un flacon précieux.

BORDEAUX PLANÈTE VIN

C’est en 1956 que la famille Perrin s’est installée dans le Bordelais. Marc Perrin décide d’acheter cette propriété aux abords de la ville. La famille, d’origine bourguignonne, arrive d’Algérie et souhaite investir dans le vignoble : « C’était presque une propriété d’agrément au départ », remarque Éric Perrin, son petit-fils, actuel propriétaire avec son frère Philibert et sa sœur Christine. Depuis 1953, date de classification des Graves, le château Carbonnieux a le titre de Cru Classé des Graves en blanc et en rouge. Il rachète également le château Latour Léognan qui devient le second vin de la propriété. Malheureusement, dans les années 60, les mauvais millésimes se succèdent. Il faudra attendre la décennie suivante, et surtout les années 80 et 90, celles où « Bordeaux était la planète vin », comme le remarque Éric Perrin, avec des familles dynamiques investies pour le faire rayonner à l’international.

APPELLATION PESSAC-LÉOGNAN

En 1962, Antony Perrin, fils de Marc, rejoint le château Carbonnieux et va largement contribuer à son prestige. Il lance tout un plan de restructuration du vignoble pour le remettre en état, replanter des vignes : « Il croyait beaucoup en l’avenir des vins », intervient son fils Éric. Les années 80 coïncident avec une phase d’investissement et la modernisation des outils de production. Il rachète le château voisin Le Sartre en 1981, et le château Bois-Martin qui sera intégré à la propriété (et qui seront revendus en 2017 à Bernard Magrez). « Il a entamé un vaste travail d’arrachage et de replantation sur ces propriétés à l’abandon. » À la fin des années 90, la famille Perrin possède alors 180 hectares classés en Pessac-Léognan. Antony Perrin prend également des fonctions de représentation en devenant président des Crus Classés de Graves dans les années 80, président de l’Union des Grands Crus de 1991 à 1995, et devient l’un des créateurs et promoteurs de l’appellation Pessac-Léognan. « Avec mon frère on a suivi la même lignée », précise Éric Perrin, « moi aux Grands Crus de Graves et lui au syndicat des Pessac- Léognan et à la Commanderie de Bordeaux. J’ai même été vice- grand-maître au Grand Conseil du Vin de Bordeaux ».

PERRIN 4E GÉNÉRATION

La nouvelle cuvée 1741 © DR

À ce jour, Éric s’occupe essentiellement de la commercialisation et promeut les vins de Carbonnieux à l’international, tandis que Philibert s’investit dans les vignes et à l’élaboration des vins. Enfin, la relève est assurée puisque les fils d’Éric Perrin viennent également de rejoindre l’équipe. Marc organise la campagne primeurs et Andréa est l’œnologue de Carbonnieux depuis 2018. « Marc était viscéralement attaché à Carbonnieux. Andréa a lui eu une riche expérience avant d’arriver », analyse Éric Perrin, « Si on peut essayer de transmettre, comme ça s’est passé avec mon grand-père, mon père puis mon frère et moi, on peut ainsi intégrer ces nouvelles générations pour perpétuer la tradition et l’histoire familiale. » Christine, leur sœur, intervient d’ailleurs également sur la partie communication, réseaux sociaux et œnotourisme.

 

1 500 BOUTEILLES

Riche de ce patrimoine, la famille Perrin a choisi de rendre hommage au premier millésime à travers sa nouvelle cuvée 1741. « On a sélectionné un lot de sémillon qui nous a séduits et on a eu envie, comme sur les grands millésimes, d’en faire faire une cuvée prestige ». « Le cépage sémillon est peu développé, si ce n’est pour les liquoreux », rebondit Philibert Perrin, « Nous faisons partie des rares propriétés à avoir de vieux pieds de sémillon, qui ont environ 70 ans, ce sont des cépages résistants. Nous avons entamé un travail de sélection pour cette cuvée particulière. » Sur Château Carbonnieux blanc, l’assemblage est à peu près 2/3 sauvignon et 1/3 sémillon. Mais au moment des assemblages, l’envie se fait de plus en plus prégnante de créer un mono-cépage. « C’est une sélection de 3 vieilles parcelles, soit 12 hl et 1 500 bouteilles. Après 10 ans d’élevage, elles ont été mises en bouteille en novembre 2021, toujours en hommage aux moines qui les conservaient 3 ans en barrique. »

On a eu envie de retrouver le goût du sémillon racé qu’on avait connu autrefois

ÉTIQUETTE MYTHIQUE

La bouteille transparente, « comme celle de Carbonnieux qui crée une identité », précise Philibert Perrin, « est plus cossue, plus lourde. », cirée de blanc. Un travail graphique récent avait déjà coordonné les étiquettes en blanc et en rouge des châteaux Carbonnieux et La Tour Léognan. Celle-ci s’inscrit dans ce renouveau du visuel du château : avec la coquille Saint-Jacques, Dom Galéas et le chiffre 1741. « Cette date symbolique nous plaisait. Les Champenois font ça aussi. » Mais attention, « ça ne doit pas être assimilé à un second vin », prévient Philibert Perrin, « on voulait faire quelque chose de différent et de moderne. »

VIGNES ANCIENNES

Marc et Andréa Perrin ont imaginé un vin blanc sec rappelant celui des origines. « On a eu envie de retrouver le goût du sémillon racé qu’on avaitconnu autrefois », expose Philibert Perrin. Ce sémillon, produit sur des vignes anciennes et un sol argilo-calcaire, est d’une grande rareté. « On a une attaque fraîche, avec de la tension, de la vivacité, puis on a cette longueur, de la puissance et de la persistance. On sent des arômes de fruits murs et cette finesse du minéral. C’est vraiment un sémillon chic, élégant. » analyse Philibert Perrin. « On travaille beaucoup sur la finesse, l’équilibre, l’élégance », confirme son frère.

C’est une sélection de 3 vieilles parcelles, soit 12 hl et 1 500 bouteilles

CUVÉE RARE

Pour autant, il n’y aura pas de cuvée chaque année : « avec une telle ambition, on privilégie les années exceptionnelles », annonce Philibert Perrin. Si l’année 2021 était excellente pour le sauvignon, l’année 2022 semble prometteuse pour le sémillon. Un lot est réservé, mais il sera mis en bouteille seule- ment s’il entre dans les critères. « Notre volonté est de le faire occasionnellement. C’est un cépage traditionnel avec une approche moderne. » La cuvée 1741 sera orientée vers les cavistes et la grande restauration. Elle restera une cuvée rare. Et si c’est un grand succès ? hasarde-t-on… « On a envie de garder ce côté confidentiel » répondent-ils de concert. « C’est un vin racé avec une identité forte qui complète bien la gamme de Carbonnieux. »

1741

1er millésime 2020

1 an d’élevage

2 ans de mise en bouteille

12 hectolitres

1 500 bouteilles

Un château ancré dans l’histoire

Le château, qui appartenait aux seigneurs de Carbonnieux est acquis en 1519 par la famille Ferron qui le gardera jusqu’en 1740. Elle le cède alors aux moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Croix de Bordeaux. C’est l’un d’eux, Dom Galéas, moine cellérier du domaine qui a initié les premiers assemblages à base de sémillon et leur mise en flacons. La famille Ferron avait commencé à configurer le vignoble, vont eux restaurer l’exploitation et investir pour porter le domaine à 160 ha. Thomas Jefferson, de passage dans le Bordelais en 1787, le remarquera. Après la Révolution française, c’est la famille Bouchereau qui va contribuer au développement des cépages rouges de la propriété. Après avoir œuvré à une collection unique de plants de vignes français et étrangers, les Bouchereau revendront la propriété en 1878. En 1953, 3 ans avant l’acquisition du domaine par la famille Perrin, le tout nouveau classement des crus de Graves attribue au château le double titre de cru classé en blanc et en rouge. En 1987, il entre dans l’appellation Pessac-Léognan créée par André Lurton.