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Ambarès-et-Lagrave : Du déchet au champ voisin

REPORTAGE - À Ambarès-et-Lagrave, l'unité de méthanisation de CVE transforme les déchets organiques en biométhane et en fertilisant. À l'échelle locale, ce modèle d’économie circulaire apporte une réponse concrète à la dépendance française aux engrais azotés importés. 

Les matières organiques sont réceptionnées dans un bâtiment équipé d'un déconditionneur de déchets. © Hélène Lerivrain

Une douzaine de camions franchit chaque jour l’entrée de ce site flambant neuf, construit sur des terrains appartenant au grand Port maritime de Bordeaux. Mis en service en février 2026, neuf ans après l’appel à manifestation d’intérêt lancé par le Port et un investissement de 23,8 millions d’euros, le méthaniseur exploité par CVE Biogaz valorise la matière organique en biométhane et en fertilisant organique naturel.

Autour du site de 2,8 hectares s’élèvent des usines Seveso, à quelques encablures seulement du centre de Bordeaux. « Il s’agit de la première unité de méthanisation implantée au coeur d’un grand port maritime et à dix kilomètres d’une métropole », fait valoir CVE Port de Bordeaux.

Le méthaniseur d’Ambarès-et-Lagrave a nécessité un investissement de 23,8 millions d’euros. © IOA Production – CVE

25 000 tonnes collectées

C’est précisément dans cet environnement proche, dans un rayon moyen de 20 à 25 kilomètres, qu’est collectée la matière. Avec une capacité de traitement de 25 000 tonnes par an, les biodéchets (entre 8 000 et 10 000 tonnes) sont collectés dans des restaurants, cantines, grandes et moyennes surfaces des environs par Ecovalim, filiale de CVE. Un tiers de la matière provient des industriels du port, le reste de l’industrie agroalimentaire.

« En mettant à disposition un foncier stratégique, le Grand port maritime de Bordeaux facilite l’émergence d’une économie circulaire sur son territoire, tout en renforçant son attractivité auprès des industriels en leur permettant de réduire leur empreinte environnementale », explique Laurent Larpin, responsable du développement CVE Biogaz pour la région Sud-Ouest, à l’origine du développement de ce projet qui a permis de créer dix emplois. Un modèle qui n’est pas majoritaire en France, « il y a environ 80 % de méthaniseurs agricoles », précise-t-il.

Reproduire un processus naturel

Les intrants sont ici stockés et traités en fonction de leur nature. Les biodéchets passent par un déconditionneur qui sépare les emballages de la matière organique transformée en soupe. Des graisses sont également récupérées ainsi que des boues de stations d’épuration industrielles, tandis qu’un peu plus loin, des résidus de culture et de silo sont entreprosés. Chaque matière est préparée selon un process adapté, avec une étape obligatoire d’hygiénisation pour les sous-produits animaux. Puis tout est mélangé dans une cuve qui va alimenter le digesteur et le post-digesteur pour une durée totale de 60 jours. « Nous reproduisons un processus naturel de dégradation de la matière », explique Laurent Larpin.

Les huiles sont également collectées. © Hélène Lerivrain

Du gaz pour 2 600 foyers

Du biogaz est ainsi produit, récupéré puis épuré. Une fois le CO2 retiré, il devient du biométhane injecté dans le réseau local de Regaz. L’unité permet de produire 32 GWh de biométhane soit l’équivalent de la consommation annuelle de gaz de 2 600 foyers pour un usage de chauffage. « S’il fallait une autre comparaison d’actualité, nous produisons 330 litres de carburant en une heure », souligne Laurent Larpin. Le CO2 n’est, à ce stade, pas valorisé mais « des travaux sont en cours avec le port dans le cadre d’un projet d’écologie industrielle », prévient-il.

Du digestat pour 50 agriculteurs

Quant au résidu de la méthanisation, le digestat, il est valorisé comme engrais naturel auprès d’une cinquantaine d’agriculteurs voisins qui ont signé une convention. Chaque année, 1 500 hectares de terres agricoles pourront en bénéficier en Gironde. « Le digestat solide, qui ressemble à un compost va servir à amender le sol avant l’hiver. Mais nous récupérons surtout du digestat liquide, très riche en azote, qui retourne au sol dans le cadre du plan d’épandage », explique Vincent Baeckler, responsable de la valorisation du digestat chez CVE. Sur les 25 000 tonnes de matières organiques qui arrivent sur le site de méthanisation, 22 000 tonnes de fertilisant retournent au sol.

La matière issue du processus est valorisée sous forme de fertilisant organique naturel. © Hélène Lerivrain

Fin avril, Yohan Bardeau en a justement bénéficié. Cet ancien viticulteur, qui s’apprête à arracher ses dernières parcelles de vignes, se concentre sur  l’élevage de bovin viande et la culture de céréales. Et c’est précisément pour ses cultures qu’il a accepté de « tester » l’épandage de digestat. Un partenariat qu’il juge attractif dans la mesure où les terres sont situées à proximité du méthaniseur, ce qui nécessite très peu de transport.

Yohan Bardeau fait partie de la cinquantaine d’agriculteurs locaux à avoir signé une convention avec CVE. © Hélène Lerivrain

Un enjeu de souveraineté

Dans le contexte actuel, c’est d’autant plus pertinent. « Les engrais font partie des problèmes majeurs de la France aujourd’hui : elle importe 70% de ses engrais azotés, ce qui le rend particulièrement fragile en cas de tension internationale », rappelle CVE. ​​​​​« Dans le cadre d’une contractualisation, nous saurons ce que nous paierons dans un, deux ou trois ans et si c’est rentable ou non », reconnaît Yohan Bardeau. Pour autant, cette année aura valeur de test. Si sur le papier, « l’intrant coûte 30 à 40 % moins cher que les engrais minéraux », Yohan Bardeau réalisera une analyse de sol et « nous verrons ce qu’ils peuvent nous facturer selon l’apport. »

« La France importe 70% de ses engrais azotés, ce qui la rend particulièrement fragile en cas de tension »

Si « nous facturons un service aux agriculteurs, c’est la vente de biométhane qui permet à CVE d’être rentable » souligne toutefois Vincent Baeckler dont l’entreprise sort, elle aussi, la calculette. Car, en matière d’intrants, elle achète certaines matières à fort potentiel méthanogène et est, au contraire, payée pour valoriser des matières faibles en énergie. Mais au final, « l’achat d’intrants constitue le plus gros poste de dépenses », reconnaît-il.

« C’est la vente de biométhane qui permet à CVE d’être rentable »

 

En chiffres

Au 1er janvier 2026, il y avait 1 860 unités de méthanisation en France (Ademe).

En 2025, 13,5 TWh de biométhane ont été injectés dans le réseau de gaz (Ademe).

À Ambarès-et-Lagrave, l’unité produit 32 GWh de biométhane par an, soit l’équivalent de la consommation annuelle de gaz de 2 600 foyers.

1 500 hectares de terres agricoles en Gironde vont bénéficier du fertilisant issu du processus de méthanisation.