Couverture du journal du 17/07/2024 Le nouveau magazine

Intelligence Artificielle et jeu vidéo : le laboratoire de nos usages futurs

La VEILLE TECHNO - D’où viennent les innovations comme la 3D, le modèle freemium, ou le paiement dans les applications… ? Essentiellement des jeux vidéo, véritable laboratoire pour une multitude de secteurs. Aujourd’hui, l’IA dans le jeu vidéo est sur la même lancée : revue d’innovations et impact pressenti sur de nombreux champs de notre vie quotidienne.

Laurent-Pierre GILLIARD, UNITEC

Laurent-Pierre GILLIARD © Louis Piquemil - Echos Judiciaires Girondins

L’aide à la création

La grève des scénaristes hollywoodiens l’a bien montré : l’IA pénètre le champ de la création et crée, si ce n’est de la peur, des prises de conscience que toutes les sphères de l’économie bougent à vitesse grand V. Des jeux tels qu’AI Dungeon utilisent déjà l’intelligence artificielle pour générer des scénarios uniques, ramifiés et infinis, basés sur les interactions avec le joueur.

Pour les créateurs de jeux, les outils comme Novel AI sont un appui aux scénarios, aux dialogues et aux illustrations. Vous souhaitez un univers et un style à la Arthur Conan Doyle ou à la H. P. Lovecraft ? L’IA est là. Si l’on pressent tout le potentiel d’aide à la création qu’elle représente, l’IA a ses limites ; le résultat est « à la manière de », une brillante copie ou inspiration, mais sans création réellement originale. Et c’est là que le bât blesse.

Les métiers du design d’espace entrent dans le jeu

Toujours en aide aux concepteurs, un outil comme Dungeon Alchemist va entièrement automatiser la conception d’espaces intérieurs parcourus par le futur joueur. Un tracé de la pièce, un choix d’ambiance, de mobilier et la cuisine viking, ou encore le jardin moyenâgeux et la salle de réception du donjon… autant d’environnements prêts à jouer et reconfigurables à loisir. La transposition pour les métiers de décorateurs d’intérieurs, de cuisiniste ou de paysagiste est ici évidente.

Un outil comme Dungeon Alchemist va entièrement automatiser la conception d’espaces intérieurs parcourus par le futur joueur

Les mêmes outils se retrouvent pour du design de grands espaces extérieurs, générer des quartiers de villes futuristes pour des décors de jeu, à partir de descriptions textuelles ou d’images. Prenez Atlas AI : outil adapté, aux mains d’architectes et urbanistes, pour concevoir des idées d’aménagements d’un nouveau quartier en l’alimentant de plans et de photos des constructions existantes. Du virtuel au réel, il n’y a qu’un pas…

L’interaction avec l’Humain

Longtemps les personnages rencontrés dans les jeux vidéo ont été conçus pour échanger quelques informations préprogrammées avec le joueur et « s’excuser » le reste du temps de ne pas comprendre les autres demandes sortant du cadre prévu. L’IA dote désormais les PNJ (personnages non joueurs) d’une capacité à répondre au joueur, de le comprendre, de dialoguer avec lui.

La démonstration de Nvidia, célèbre constructeur de carte vidéo, acteur clé du développement dans les IA, montre ce type d’interaction avec le joueur humain. Les dialogues générés à chaque interaction, ne sont donc jamais les mêmes, ils s’adaptent totalement à vos demandes. Qu’est ce qui relève du dialogue programmé par le concepteur ? Qu’est ce qui est du dialogue généré par l’IA ? Les deux s’entremêlant, l’illusion d’humanité est troublante.

Où sont les Hommes ?

Compréhension des questions, réponses générées en temps réel, synthèse vocale irréprochable… ces technologies se déclinent de plus en plus vers les outils de relation client : hotline, SAV, tuteur, conseiller, qui est humain, qui est virtuel ?

Les avatars gérés et générés par IA sont désormais personnalisables (chez la fabrique d’avatar Replika par exemple). Facile désormais de demander à son avatar ou assistant d’agir en tant que guide touristique de Bordeaux, prof d’anglais, conseiller financier… Les applications sont grandes et à inventer.

L’assistant qui analyse et conseille

La technique de Dynamic Difficulty Adjustment permet d’adapter le niveau d’un jeu aux compétences du joueur pour éviter une difficulté trop grande. Ce qui le frustrerait et pourrait lui faire abandonner le jeu. Ou une difficulté trop faible menant à l’ennui face au jeu. L’IA analyse ainsi le temps de réaction, la précision, la prise de décision et les performances passées pour créer un profil de joueur unique. Elle crée un sentiment d’accomplissement et de progression, motivant les joueurs à améliorer toujours plus leurs compétences.

Il est tentant de projeter cette technique dans le secteur de l’apprentissage et de la formation à distance pour en voir tout l’intérêt : pour l’apprenant mais aussi pour le fournisseur de solutions, non ? !

Meilleur, plus rapide, plus fort

Que ce soit pour les joueurs professionnels de l’e-sport ou pour les simples amateurs, les services d’analyse, de conseil ou de coaching se multiplient. Mobalytics (et ses 10 millions de gamers fans !) identifie et corrige les faiblesses des joueurs. Son IA analyse le jeu pour conseiller le joueur à s’améliorer, optimiser ses stratégies à l’entraînement.

Enfin, l’IA automatise désormais la production de contenus des meilleurs moments d’un match de jeu vidéo : sur l’écran de jeu, comme les avis sur le match du commentateur qui se filme sur Twitch ou Youtube. Les extraits produits par le service Ehlipse par exemple, permettent de produire des résumés du match automatisés, pour diffusion sur les réseaux sociaux.

Sur ces deux exemples d’outils, on ne peut que penser à leur projection dans le monde du sport pour les joueurs, les entraîneurs ou les médias couvrant les retransmissions de matchs.

D’ici 5 à 10 ans, les experts estiment que l’IA pourrait gérer plus de la moitié du développement des jeux vidéo. L’IA ne devrait pas seulement améliorer la qualité des jeux et réduire le temps de mise sur le marché, mais aussi créer des expériences plus vastes, immersives et personnalisées.

D’ici 5 à 10 ans, les experts estiment que l’IA pourrait gérer plus de la moitié du développement des jeux vidéo

En 2022, le marché mondial de l’IA dans les jeux vidéo était évalué à environ 1,1 milliard de dollars et il est prévu qu’il atteigne 11,4 milliards de dollars d’ici 2032, avec un taux de croissance annuel de 26,8 % (source : AI in Video Games Market Size | Industry Forecast – 2032 (alliedmarketresearch.com))

« Le jeu vidéo fait progresser d’innombrables champs technologiques »

3 questions à David Elahee, président de SO.Games

L’association des professionnels du jeu vidéo en Nouvelle-Aquitaine a pour missions de développer la filière, accompagner les porteurs de projets, notamment les studios, attirer de nouveaux talents et mettre en relation les acteurs. Elle regroupe plus de 100 acteurs (studios, freelance, etc.), soit plus de 100 millions de chiffre d’affaires pour un effectif de plus de 1 millier d’emplois (ETP), 5 éditeurs, 1 distributeur, la seule école publique nationale, et plus de 20 écoles privées formant les futurs professionnels de l’industrie.

 

En quoi le jeu vidéo a-t-il influencé et enrichi les autres secteurs de l’économie ?

David Elahee : Le jeu vidéo fait progresser d’innombrables champs technologiques. C’est une composante essentielle de nombreuses technologies, que ce soit dans la formation, l’architecture ou les applications militaires. Des sociétés comme Asobo ou Nyx avec leurs outils de formation ou d’exploration ont clairement démontré ses apports.

 

Qu’est-ce que l’IA apporte de bon mais aussi de néfaste au secteur ?

D. E. : L’intelligence artificielle est un grand sujet ! Mais quelque peu survendu, car à date, elle ne tient pas ses promesses. Le cadre légal demeure problématique et certains acteurs ne respectent pas les législations en matière de droit d’auteur. Si certains usages sont intéressants et déjà déployés comme le DLSS de Nvidia qui sert à afficher des images plus fines très rapidement dans les jeux vidéo, force est de constater que l’on reste sur des usages de niche. Côté bénéfice d’usage, nous sommes encore dubitatifs.

Ce que l’on note en revanche, c’est qu’à l’image des NFT ou des cryptomonnaies, le risque de fragmentation de la communauté pour une recherche de profit est bien réel. Quant aux implications environnementales, elles sont également très préoccupantes comme le démontre la hausse de consommation de ressources des GAFAM l’an dernier.

 

Comment voyez-vous l’évolution des entreprises du secteur sur la région ?

D. E. : De manière plutôt sereine. Le secteur se développe, rebondit vite. Et nous sommes bien accompagnés par les pouvoirs publics à tous les niveaux, de l’État, en passant par la Région, les départements jusqu’aux agglomérations. Beaucoup de beaux projets sont en cours ou en développement parmi la centaine d’adhérents que l’association SO.Games regroupe. On peut citer les annonces autour des prochains titres tels que Microsoft Flight Simulator 2024, Tenjutsu ou encore Warhammer Mechanicus 2.

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