Échos Judiciaires Girondins : Votre prise de fonctions a été marquée par les canicules et les incendies, puis par les tensions sociales. Comment avez-vous traversé ces premiers mois ?
Sophie Brocas : Depuis mon arrivée, je suis dans un tunnel de crises. Cela a été une expérience collective et personnelle très intense. J’ai trouvé notre équipe très solide et j’ai apprécié l’immense solidarité qui s’est manifestée, aux échelles locale, départementale et nationale. Face à cette situation inédite, nous avons été obligés d’inventer en marchant. Nous avons traversé cette crise inédite sans perte de vie humaine. Pour autant, je n’ai pas été épargnée par les critiques sur ma gestion. Il faut les entendre. Les retours des inspections générales des différents ministères doivent nous permettre de progresser.
« Nous avons été obligés d’inventer en marchant »
EJG : Les préfets sont-ils suffisamment préparés à la pression et à l’exposition qu’entraînent de telles crises ?
S. B. : Non, contrairement aux militaires qui organisent des débriefings après les situations de crise. C’est une démarche que je vais proposer à mon équipe, avec l’intervention d’un spécialiste. L’accumulation des expériences permet aussi d’apprendre à gérer cette pression.
EJG : Après les incendies, les manifestations lycéennes et les violences ont mobilisé les services de l’État. Comment maintenir le dialogue tout en assurant l’ordre public ?
S. B. : Il faut permettre à la jeunesse de s’exprimer et la considérer : ce sont des citoyens en devenir. À deux reprises, avec le recteur, j’ai eu des échanges très intéressants avec une cinquantaine de lycéens. Nous avons abordé ce qui fait l’objet de leurs critiques, notamment les violences policières et les arrestations. La difficulté, pour les forces de l’ordre, tient aussi à la présence d’individus aux revendications politiques extrêmes qui se coalisent avec des pilleurs et infiltrent des cortèges pacifiques. Ces violences masquent la voix de ceux qui manifestent.
EJG : Les commerces bordelais subissent les conséquences de ces débordements. Comment mieux les protéger ?
S. B. : Les entreprises du département sont doublement touchées : après les incendies, elles doivent maintenant faire face aux débordements de violence en marge des manifestations. L’activité touristique était déjà en berne. Il faudrait d’abord que le calme revienne. Chacun doit prendre ses responsabilités. Prendre soin de notre ville est l’affaire de tous : cela ne relève pas seulement de l’État.

La préfète Sophie Brocas lors de son arrivée à Bordeaux, le 18 mai dernier. © Nathalie Vallez – Échos Judiciaires Girondins
EJG : Quels dispositifs l’État peut-il mobiliser pour soutenir les entreprises dont l’activité ou l’outil de travail ont été affectés ?
S. B. : Nous allons reprendre le dispositif exceptionnel mis en place pour les feux, avec la prise en charge des salaires et un reste à charge nul pour les employeurs. Nous avions déjà un fonds d’aide de six millions d’euros, abondé par l’État et Bordeaux Métropole, pour les TPE et les commerces touchés par les feux. Les Urssaf et les services des impôts peuvent accorder des délais de paiement et des moratoires. Les Urssaf peuvent aussi attribuer des aides aux indépendants dont l’outil de travail a été dégradé. Je suivrai aussi les difficultés qui pourraient se présenter avec telle ou telle compagnie d’assurances. L’assurance est là pour réparer mais elle ne remplace pas le chiffre d’affaires.
EJG : Au-delà de la réponse à l’urgence, quels enseignements tirez-vous de ces crises pour le développement économique du territoire ?
S. B. : Les vagues de canicule, les incendies et, peut-être, cet hiver, les inondations nous montrent que le changement climatique s’accélère. Nous devons donc accélérer la décarbonation de notre économie. À l’échelle régionale, il faut parvenir à économiser 1,8 million de tonnes de CO₂ par an d’ici à 2030. Cela passe par les mobilités propres, mais aussi par le logement et par la production des entreprises. 175 millions d’euros d’investissement sont prévus pour le transport ferroviaire. L’État a également procédé à des travaux d’aménagement pour un montant de 990 millions d’euros. Les mobilités représentent 30 % de l’empreinte carbone. Il faut également rénover les bâtiments publics et décarboner le logement, en utilisant notamment des brasseurs d’air ou des pompes à chaleur électriques.
EJG : Quelle est votre position par rapport à l’ouverture des usines — contestées — que sont EMME (future usine de conversion de nickel et de cobalt destinée aux batteries de véhicules électriques à Blanquefort et Parempuyre) et Pure Salmon (méga-usine d’élevage intensif de saumons en circuit fermé au Verdon-sur-Mer) ?
S. B. : EMME va fabriquer des composants pour les batteries électriques. Tout le monde est très enthousiaste pour passer à l’électrique, mais il faut bien fabriquer ces batteries sans dépendre de la Chine. En ce qui concerne Pure Salmon, nous importons 99 % du saumon que nous consommons alors qu’il reste le poisson préféré des Français. Ce projet aquacole, dont l’objectif est de produire 10 000 tonnes de saumon par an, montera en puissance de manière très progressive et sera très contrôlé, avec un comité de suivi dans lequel siégeront les parties prenantes, mais aussi le parc naturel et les associations écologiques. Nous avons posé des conditions très strictes et nous procéderons en toute transparence. Des recours sont en cours, ce sera à la justice de trancher. Ce n’est pas la loi du plus fort qui s’applique mais le droit.

© JDS Architectes
EJG : L’innovation constitue un autre levier de développement. Quel bilan tirez-vous du programme France 2030 en Nouvelle-Aquitaine ?
S. B. : Le plan de financement national a octroyé une aide de 714 millions d’euros pour 289 bénéficiaires (entreprises, établissements publics et de recherche, collectivités). Et le plan régionalisé a octroyé 3,4 millions d’euros à 12 entreprises bénéficiaires. C’est un dispositif très puissant, qui devrait être poursuivi. Il permet de subventionner des projets performants dans des secteurs stratégiques pour l’économie et la souveraineté du pays. La Nouvelle-Aquitaine en bénéficie beaucoup, car elle compte de nombreux champions dans l’industrie pharmaceutique, l’aéronautique ou l’agroalimentaire. France 2030 les aide à mener leurs recherches, à innover, à se développer et à s’ancrer dans le territoire.
« À l’échelle régionale, il faut parvenir à économiser 1,8 million de tonnes de CO₂ par an d’ici à 2030 »