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[ Dossier ] Frédéric Encel : Géopolitologue de l’espérance lucide

Docteur en géopolitique, spécialiste du Moyen-Orient et professeur à l’institut d'études politiques de Paris, Frédéric Encel, l’un des « Explorateurs 5.0 », nous livre sa vision non anxiogène de la situation internationale.

Frédéric Encel

Frédéric Encel développera sa théorie selon laquelle la guerre mondiale n'aura pas lieu. © FPA

Échos Judiciaires Girondins : Vous avez publié l’essai La Guerre mondiale n’aura pas lieu (éditions Odile Jacob) il y a un peu plus d’un an. C’est également le titre de votre intervention aux Universités des leaders humanistes, organisées par Ekivia. Pourtant, depuis cette publication, la situation géopolitique n’a fait que se dégrader, en particulier au Moyen-Orient. Êtes-vous certain que cette guerre mondiale sera évitée ?

Frédéric Encel : « Nous n’assistons pas à une guerre mondiale, nous avons pu constater depuis un an, et même avant avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, que les conflits restent régionaux. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie n’a été rejoint par aucun autre belligérant. Cette année, on a vu une micro-coalition entre deux États (États-Unis et Israël) contre un troisième qui est l’Iran. Mais lorsque l’Iran a frappé l’intégralité de ses voisins de l’Ouest, aucun n’a réagi. Donc je suis opposé au galvaudage : la guerre est une opposition frontale, létale, de deux belligérants au moins. Là personne ne réagit, elle n’est pas non plus mondiale car, ni la Russie, ni la Chine – que l’on présentait abusivement et paresseusement comme des alliés de l’Iran – ne sont intervenues, ni n’ont manifesté une opposition. »

 

EJG : Vous indiquez aborder dans votre intervention « la nouvelle géopolitique qui redessine la carte du monde », pouvez-vous nous en dire davantage ?

F. E. : « Je veux démystifier trois variables du déclinisme et du pessimisme dans lesquels nous Français et Européens de l’Ouest nous trouvons. D’abord l’absence ou la faiblesse de la prise en compte du temps long, cher à l’historien Fernand Braudel ; il faut penser la géopolitique sur des siècles et ne pas prendre chaque nouveauté comme un élément décisif. La deuxième, c’est le galvaudage sémantique. Un traité de paix et un cessez-le-feu, ce n’est pas la même chose. On utilise trop de notions différentes à tort et à travers. La troisième variable, c’est l’absence ou la trop grande faiblesse de la hiérarchisation factuelle et événementielle. Si tout fait est événement, rien n’est événement et l’on se noie. On développe une idée d’un monde qui nous échappe tellement les événements s’accumulent. »

 

EJG : Vous développez dans votre livre des arguments qui invalident la certitude du pire, quels sont-ils ?

F. E. : « Ce sont des réalités objectives, que je présenterai lors des Universités d’été, telles que les systèmes d’alliances qui ne fonctionnent plus comme par le passé et avaient pu conduire à la guerre en 1914, par exemple. Aujourd’hui, il ne reste que l’Otan dans les blocs d’alliance étatiques et je vous laisse apprécier sa santé. Il y a la dissuasion nucléaire qui réduit le risque d’un affrontement direct entre les grandes puissances. Le « choc des civilisations » est une imposture : cela n’explique pas le monde actuel. Les conflits ne se déclenchent pas parce que les blocs culturels s’affrontent. Et ces conflits ne dégénèrent pas en guerre mondiale. »

Frédéric Encel

© Odile Jacob

 

EJG : On remarque un enlisement des conflits, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient…

F. E. : « Oui, tout à fait, à part quelques exceptions comme l’Arménie qui a perdu en 2020 au Haut-Karabakh. Mais ce genre de victoire est de moins en moins possible. »

 

EJG : Quelle issue voyez-vous au Proche-Orient ?

F. E. : « Ni guerre, ni paix. Les buts de guerre entre Israël et les États-Unis sont extrêmement divergents même si les stratégies sont identiques. Pour Israël, le but est la chute du régime iranien évidemment et la réduction des alliés de l’Iran dans la région, ce qui a été largement fait. Du côté américain, ce qui intéresse Trump, c’est économique. Son mercantilisme l’a poussé à attaquer un régime dont la toxicité géopolitique l’empêchait de créer un Moyen-Orient presque idyllique, façon gigantesque Riviera. La principale victoire du régime iranien c’est d’être encore en place. Mais il est extrêmement faible, et surtout il est très isolé, et n’a aucun allié local. Contrairement à Israël qui s’est rapproché des Émirats arabes unis. »

 

EJG : Quels sont vos prochains projets ?

F. E. : « J’ai créé et j’anime les Rencontres géopolitiques de Trouville. La dixième édition aura lieu du 19 au 21 septembre et aura comme thématique : L’Afrique et la France. »

« On développe une idée d’un monde qui nous échappe tellement les événements s’accumulent »