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[ Dossier ] Jean Viard, explorateur de sociétés en mouvement

DOSSIER - Le sociologue refuse de donner une lecture catastrophiste des bouleversements contemporains. Les transformations en cours ne relèvent pas du déclin mais d’un changement de civilisation. Entre révolution numérique, crise climatique et évolution des modes de vie, Jean Viard invite à construire des récits enthousiastes, capables de redonner prise sur l’avenir.

Jean Viard

Jean Viard, sociologue, interviendra à l'Université des leaders humanistes organisée par Ekivia à Martillac. © Vincent Kriéger

« Bien sûr qu’il y aura des morts. Mais, quand on est en guerre, il ne faut pas compter les pertes tous les jours – sans quoi on abandonne le combat ! » Fichtre, Jean Viard ferait-il mentir sa réputation d’optimiste résolu ? Le sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof-CNRS et auteur de nombreux ouvrages sur les grandes mutations de la société française (dont Une France bouleversée (2026) et L’Individu écologique (2024) aux éditions de l’Aube) est de ces intellectuels qu’il est bon d’entendre dans des temps troublés. Il ne nie ni l’ampleur des mutations, ni leur brutalité, mais, à 77 ans, refuse avec une vigueur inchangée le déclinisme qui prospère si volontiers dans l’Hexagone. La France, il la décrit depuis longtemps comme la contrée par excellence du bonheur privé et du malheur public : un pays où chacun se dit globalement satisfait de son sort personnel… mais affreusement pessimiste quant à la marche du monde.

Une révolution industrielle inégalée

Or, explique Jean Viard, « ce que nous vivons aujourd’hui ne s’est peut-être jamais rencontré dans l’histoire humaine. Une révolution industrielle d’une ampleur inégalée depuis le XIXe siècle, celle du numérique et de l’IA, vient télescoper deux révolutions anthropologiques : l’explosion du patriarcat et la crise climatique. Nous qui le vivons, nous sommes catastrophés parce que nous perdons tous nos repères, parce que nous ne savons pas où nous allons. Mais il y a toute chance que, dans une ou deux générations, on trouve tout de même cette époque merveilleuse, et extraordinairement inventive ! »

Avant cela, tout de même : la guerre. C’est-à-dire d’abord la guerre climatique – une guerre mondiale, meurtrière, mais une guerre sans nations. Jusque-là, souligne Jean Viard c’était le politique ou le religieux qui faisait l’histoire. Désormais, la nature a la main. À quoi s’ajoute le contexte international : « face à l’explosion du champ démocratique, des forces extrémistes se lèvent. Mais l’Europe n’a pas complètement basculé – tous les regards, en 2027, seront braqués sur la présidentielle française – et elle a les moyens de devenir le dernier grand continent démocratique. Trump peut l’y aider d’ailleurs, tant sa démesure inquiète ! »

Donner du sens aux bouleversements

Encore faut-il accepter d’entrer dans la bataille. « L’Europe a pour elle des atouts puissants, estime le sociologue : une industrie performante, un niveau culturel fort, des modes de vie qui sont, de loin, les plus agréables au monde. Mais cette société va-t-elle réussir à redresser ses comptes, à investir dans l’IA, à dégager les moyens nécessaires pour lutter contre la crise climatique… tout en parvenant à inventer des relations apaisées entre les hommes et les femmes ? » La difficulté, souligne Jean Viard, est d’élaborer dans ce contexte un discours politique qui fédère et intègre, qui parvienne à dépasser la scission entre des métropoles où se concentrent les élites sociales et des territoires qui se vivent comme exclus de la cité. Un discours, surtout, qui donne du sens aux bouleversements en cours et offre des raisons de croire en la victoire. Car il en existe, souligne Jean Viard, et de puissantes : la bataille contre le Covid, ainsi, a été gagnée au prix d’un remarquable effort collectif. Et, partout, l’expérience de la pandémie a accéléré la transition écologique.

Le récit enthousiaste de notre temps

« Le monde change, il est absurde de lui demander de rester le même, reprend le sociologue. Mais chacun a désormais, dans sa vie privée, professionnelle, politique, à se demander comment il souhaite accueillir ce changement, et quel acteur il veut être. Nous avons à lire la créativité de l’époque, à montrer ce que l’on y gagne sans se lamenter sans cesse sur ce que l’on y a perdu. Est-il si grave que l’on fasse moins d’enfants ? Sans doute les aimons-nous mieux. Les jeunes ont un rapport différent au travail, exigent du sens : on peut s’en réjouir, là encore ! De même qu’il faut se féliciter du refus par les femmes du modèle patriarcal, ne serait-ce que parce qu’elles font de bien meilleures études et sont plus productrices de richesses que les hommes ! Nous avons besoin d’écrire le récit enthousiaste de notre temps : mettre en récit ce que nous vivons est, déjà, une façon de dessiner un chemin. »

« Dans une ou deux générations, nous trouverons cette époque merveilleuse et extraordinairement inventive »