Entreprises familiales : Préparer la transmission

DOSSIER TRANSMISSION FAMILIALE — De la TPE à la PME familiale, le passage de relais engage la pérennité des savoir-faire et des emplois sur le territoire girondin. À l’occasion du mois de la transmission, en novembre, les experts du secteur rappellent la nécessité d’anticiper et de préparer cette étape à la croisée d’enjeux patrimoniaux, de gouvernance et familiaux.

Nocturnes de la transmission

Les nocturnes de la transmission organisées par la CCI Bordeaux Gironde permettent d’aborder les différents enjeux. © D. R.

Selon l’observatoire Bpifrance, 71 % des entreprises françaises sont familiales et la moitié d’entre elles seront transmises dans les dix prochaines années. Transmettre l’entreprise familiale engage la pérennité d’une activité, des savoir-faire et des emplois du territoire. Mais pour mener à bien ce projet, il faut respecter certains principes : l’anticipation, la communication et le choix des bons outils.

En Gironde, où les TPE représentent 87 % des entreprises selon la CCI Bordeaux Gironde, cette relève constitue un enjeu majeur. « Une entreprise qui disparaît, ce sont des savoir-faire qui disparaissent », souligne Fabien Lallement, directeur adjoint de la direction de l’appui aux entreprises et aux territoires de la CCI.

Fabien Lallement

Fabien Lallement, directeur adjoint de la direction de l’appui aux entreprises et aux territoires de la CCI. © CCI Bordeaux Gironde

Anticiper pour choisir

Le vieillissement des dirigeants, notamment des baby-boomers, accélère les besoins. À l’échelle nationale, Bpifrance estime que quelque 370 000 entreprises (TPE-PME-ETI), familiales ou non, devront être transmises à l’horizon 2030. En Gironde, les accompagnateurs rencontrent des parents qui peinent à se retirer et des fratries aux attentes divergentes. Les constats convergent : pour une transmission réussie, le maître-mot demeure l’anticipation.

« Transmettre une entreprise prend du temps, cinq à sept ans », estime Lucia Dumas, coach de dirigeants et facilitatrice du Cercle des enfants dirigeants d’entreprises familiale (Cedef) en Gironde. Veut-on transmettre la direction, le capital ou les deux ? L’enfant pressenti souhaite-t-il reprendre ? Quelle place réserver à la fratrie ? Ces questions se posent avant que l’âge ou la santé n’imposent une décision.

Le baromètre 2026 de la transmission des entreprises familiales d’EY, réalisé avec OpinionWay, révèle un décalage : 82 % des dirigeants interrogés privilégient la transmission intrafamiliale, mais 57 % des repreneurs décrivent une transmission prévue sans processus formalisé, alors que l’âge de transmission se situe autour de 66 ans.

Une centaine par an

À la CCI Bordeaux Gironde, l’accompagnement s’adapte à la taille et au projet de l’entreprise. L’organisme accompagne les TPE comme les PME en constituant des dossiers, que la transmission soit familiale ou non. Pour une TPE, souvent très dépendante de son dirigeant, le dossier de transmission identifie les ressorts de l’activité : répartition du chiffre d’affaires, produits les plus rentables, stratégie commerciale, compétences des salariés, outil de production. Une valorisation permet ensuite de situer l’entreprise dans une fourchette de prix.

Dans le cas d’une cession extérieure, la CCI peut diffuser les offres sur le site Transentreprise. Pour les PME, elle recherche aussi des acquéreurs ciblés : entreprises visant une croissance externe ou repreneurs à la capacité d’investissement vérifiée. Fabien Lallement décrit deux marchés différents : environ dix TPE à vendre pour un repreneur, contre dix repreneurs pour une PME. La CCI accompagne une centaine de transmissions par an en Gironde, jusqu’à 130 selon les années, tous modes de reprise confondus.

Lucia Dumas

Lucia Dumas, coach de dirigeants et facilitatrice du cercle Cedef 33 © Nathalie Vallez – Échos Judiciaires Girondins

Transmettre le pouvoir

Dans les entreprises familiales, les professionnels du droit et du chiffre sécurisent les opérations, mais la dimension humaine reste parfois sans accompagnement. Le cédant doit envisager sa propre sortie, quand le repreneur doit, lui, gagner sa légitimité auprès des équipes. « La réalité, c’est que cette transmission est difficile, reconnaît Lucia Dumas, il n’y a que 17 % des entreprises françaises qui y parviennent contre 50 % en Allemagne et 60 % en Italie. » Le point d’achoppement, selon elle, n’est pas la fiscalité mais la dimension psychologique.

Le baromètre EY révèle en effet que 87 % des dirigeants interrogés ont engagé une démarche de transmission, mais que seuls 6 % sont totalement retirés du capital et du pouvoir. Par ailleurs, 63 % des transmetteurs n’ont pas de projet pour l’après. Et pour 39 % des repreneurs interrogés, la présence prolongée du prédécesseur limite l’exercice de leurs responsabilités. Lucia Dumas insiste sur les gestes qui rendent le changement effectif : céder le bureau de direction, revoir son temps de présence, préciser son rôle. Tant que le parent demeure le recours naturel des salariés, son successeur peine à prendre sa place. La cohabitation peut vite devenir difficile.

Vincent Gautrenneau

Vincent Gautrenneau fait partie des dirigeants repreneurs accompagnés par le Cedef 33. © D. R.

Charte familiale

L’entreprise familiale est aussi « le monde de l’implicite », selon elle. Une stratégie modifiée ou un partage mal expliqué peuvent abîmer les relations. « Le manque de dialogue et d’anticipation cause de vraies carences », observe la facilitatrice. Construire un projet commun permet de préserver l’activité autant que les liens familiaux.

Cette clarification se prolonge dans la gouvernance. Une charte familiale, un conseil de famille, conseil d’administration, comité des jeunes ou administrateur indépendant permettent de préciser les rôles des dirigeants, des actionnaires ou des non-opérationnels. L’enjeu est de définir qui décide et comment traiter les désaccords, notamment lorsque l’actionnariat familial s’élargit. « Une gouvernance harmonieuse permet de dégager un projet, une vision et des valeurs communes, assure Lucia Dumas. Cela consolide l’entreprise. »

S’entourer

C’est précisément sur cette dimension qu’intervient le Cedef. En Gironde, Lucia Dumas anime depuis deux ans un groupe de huit dirigeants ayant repris l’entreprise familiale ou engagés dans cette démarche. Ils se retrouvent une journée par mois, dans un cadre confidentiel, sans concurrents pour favoriser la parole libre. Immobilier, sécurité, vin, BTP, hôtellerie : les métiers diffèrent, mais les préoccupations se répondent. Ils abordent la posture managériale, l’évolution de l’organisation, les relations avec le parent avec l’intervention régulière d’experts. Un second cercle de huit membres démarrera en janvier.

« Un dirigeant se sent souvent seul, rappelle Lucia Dumas. L’échange aide à prendre du recul et à distinguer les questions de management des relations familiales. » Digitalisation, internalisation ou au contraire externalisation de certaines pratiques, transition écologique, cette passation peut devenir également un levier de transformation pour l’entreprise. « L’ADN de l’entreprise familiale ce n’est pas préserver le passé, c’est donner les moyens de transformer et d’innover », assure Lucia Dumas. Ainsi, selon l’observatoire Bpifrance, 67 % des repreneurs estiment que leur projet diffère totalement du projet de leur prédécesseur et 58 % finalisent un nouveau projet stratégique.

Répartir le patrimoine sans fragiliser l’activité

La transmission du patrimoine est l’autre sujet incontournable. Là encore, l’anticipation est indispensable. Comment transmettre au repreneur sans désavantager sa fratrie ? La donation-partage, sur une entreprise individuelle ou sur les titres d’une société, organise de son vivant la répartition du patrimoine.

« Il faut anticiper en plaçant les enfants en tant qu’actionnaires, les faire entrer dans les comités stratégiques, les comités de direction, leur ouvrir les coulisses de la gestion de l’entreprise », explique Benoît Berchebru, directeur patrimoine d’Astoria Groupe. Pour la suite, il existe plusieurs outils pour faciliter la transmission, et de détailler : « l’abattement de 500 000 euros pour départ à la retraite, le pacte Dutreil (qui exonère de droits de donation ou de succession 75 % de la valeur de l’entreprise ou des titres transmis, cf. pages suivantes), l’apport de titres à société holding, la fiscalité des abattements pour durée de détention, la donation des titres avec démembrement qui permet d’alléger la transmission… » Des solutions proposées par les conseillers en gestion de patrimoine, notamment Astoria qui est partenaire des chambres de commerce et qui anime des journées transmission partout en France. « Ces solutions doivent servir le projet familial », insiste Audrey Marino, directrice d’Astoria Entreprise, qui défend une approche globale, en bonne intelligence avec les avocats, notaires et experts-comptables.

Bénédicte Andrieu-Filliol

Bénédicte Andrieu-Filliol, avocate fiscaliste et senior manager EY Société d’Avocats à Bordeaux © Louis Piquemil – Echos Judiciaires Girondins

Vigilance

L’actualité budgétaire invite toutefois à la vigilance. Bénédicte Andrieu-Filliol, avocate fiscaliste et senior manager EY Société d’Avocats à Bordeaux, alerte sur les conséquences possibles du projet de loi de finances pour 2027 sur les transmissions de holdings comportant une plus-value en report d’imposition.

Applicable aux opérations d’apport-cession, il pourrait entraîner un surcoût fiscal important et impacter les transmissions familiales. Cependant, un amendement présenté en commission des finances, le 8 octobre, a permis d’assouplir le projet initial en purgeant la plus-value dans différents cas. Les règles définitives dépendront du débat parlementaire.

Nocturnes de la transmission

Dernières Nocturnes de la transmission, organisées à Audenge, avec Lucia Dumas et Vincent Gautrenneau. © D. R.

Le Cedef pour accompagner les jeunes dirigeants

Présent en France depuis 2019, le Cedef s’est implanté en Gironde à l’initiative de Xavier Sénnès, avocat d’affaires convaincu de l’importance de la transmission des entreprises familiales. Depuis juillet 2024, Lucia Dumas l’accompagne dans ce déploiement départemental, au plus près des dirigeants. Ancienne directrice de communication de grands groupes, elle est formée au coaching, à la pratique narrative et à la médiation, avec une expérience des transformations d’entreprise. Ensemble, ils ont réuni plusieurs mécènes : la Caisse d’Épargne Aquitaine Poitou-Charentes, le cabinet d’expertise comptable ERECApluriel, l’étude notariale Chambarrière et la société d’investissement Ouest Croissance. Cette association loi 1901 est financée par le mécénat et les cotisations de ses membres, modulées selon la taille de l’entreprise pour rester accessibles aux petites structures.

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