Le monde agricole doit faire face, de concert, à plusieurs défis incontournables. Changement climatique, transition écologique, reprise des exploitations et souveraineté se conjuguent pour accroître les tensions au sein d’un secteur essentiel à notre développement[1]. La transition agricole met en balance à l’échelle de la France la survie économique avec la santé publique.
L’érosion du nombre d’exploitations agricoles françaises, de près de 40 000 unités en seulement trois ans[2], est un des symptômes les plus visibles de ces tensions. Les observateurs questionnent le triptyque politique agricole commune – banques spécialisées – interventions publiques. Le rapport Évaluation de la souveraineté agricole et alimentaire de la France affirme, à ce titre, les responsabilités qui sont les nôtres face à l’enjeu d’adaptation : « La souveraineté agricole française pourra se maintenir si la résilience économique de nos exploitations agricoles et de nos filières est maintenue, gage de leur compétitivité à l’export, mais aussi d’attractivité pour les jeunes générations, ou de moyens pour permettre l’innovation et les transitions agroécologiques. »

Vincent Maymo, IAE Bordeaux, IRGO, Université de Bordeaux, GPR Hope © Louis Piquemil – Echos Judiciaires Girondins

Armand Bajard, Kedge Business School © D. R.
Si une telle résilience appelle, au niveau de l’agriculteur, des capacités renouvelées sur le plan de la gestion et de la maîtrise des processus métiers, elle exige aussi, au niveau sociétal, une adaptation du contrat social pour repenser les conditions d’activités et d’exercice du métier, pour renégocier le partage de la valeur au sein de la filière et pour trouver les solutions de financement. Certes des explorations stratégiques existent comme la diversification dans l’énergie (photovoltaïque ou méthanisation) ou l’agrotourisme. Des solutions financières dédiées sont également lancées, comme le fonds Elan, des partenariats publics privés ou encore l’appel à des capital-risqueurs.
Mais plusieurs forces s’allient pour limiter l’agilité du modèle agricole français. Le financement des projets agricoles reste perçu comme complexe et risqué par les exploitants, les financeurs et par les candidats à la reprise. Relever le défi de la transition agricole peut s’enrichir d’une meilleure connaissance des pratiques internationales.
Un modèle robuste mais rigide
Alors bien sûr, la France reste le premier pays agricole d’Europe avec un solde commercial bénéficiaire compris entre 7 et 9 milliards d’euros depuis dix ans. Mais des dynamiques contrastées sont à l’œuvre entre, d’un côté les céréales et les plantes industrielles qui demeurent, avec les animaux vivants, le fer de lance de l’agriculture française et, d’un autre côté, des filières structurellement importatrices comme notamment les fruits et plantes à boisson, marquées par un large déficit[3].
Au-delà des chiffres, le secteur agroalimentaire fait face à des paradoxes évidents entretenus par des supply chains mondialisées. On observe ainsi une géographie du capital et des aliments très éloignée de celle des territoires. Une illustration des plus symptomatiques est la consommation de céréales où ¾ des pâtes, farines et semoules sont importées alors que la France est la première productrice et exportatrice européenne de céréales.
De nombreux exploitants se retrouvent insuffisamment armés face aux ambivalences de la politique agricole commune et aux contraintes rencontrées par les acteurs financiers pour accompagner la filière dans ses défis : aléas climatiques et sanitaires, désengagement de l’agrochimie, financement des transmissions d’exploitations dont la moitié des dirigeants auront atteint l’âge de la retraite en 2030…
Les limites du modèle français de financement de l’agriculture
Oui, la France offre des solutions d’accès au financement via une bancarisation importante. Oui, ensuite le soutien public et institutionnel est favorable par sa coordination des actions. Oui encore, le prix des terres reste parmi les plus bas grâce à un encadrement de l’aménagement des espaces ruraux supervisé par les Safer. Mais cela ne suffit plus. Notre modèle présente des limites évidentes lorsque les agriculteurs doivent infiltrer les méandres institutionnels, réglementaires et bureaucratiques. Cette gouvernance fragmentée complique l’accès et la lisibilité des financements.
On touche là à un premier frein dont les agriculteurs doivent s’affranchir : la complexité à la française à laquelle les exploitants ne sauraient échapper lorsqu’ils doivent trouver des solutions de financement. Il faut bien comprendre que le mille-feuille réglementaire et la multiplication des intervenants génèrent des coûts de coordination exorbitants au quotidien et en particulier dans la recherche de financement.
Un deuxième frein, crucial, tient à l’équilibre à trouver entre la taille d’exploitation et les capacités du candidat à la reprise. Une exploitation viable d’environ 200 hectares s’achète entre 1,2 et 2 millions d’euros. Cela suppose un apport significatif de 250 000 à 500 000 euros et des échéances de remboursement difficilement compatibles avec l’accroissement des risques supportés par les exploitations. On comprend que le jeune agriculteur affiche quelques résistances avant de se lancer dans l’aventure, tant par l’indisponibilité du capital qu’il doit engager que par l’importance de l’investissement à réaliser. Certes les Safer ont déployé des dispositifs de portage, mais ceux-ci trouvent leurs limites face à l’ampleur des transmissions à venir.
Un frein crucial tient à l’équilibre à trouver entre la taille d’exploitation et les capacités du candidat à la reprise.
Alors que peut-on faire ? Faut-il ouvrir comme dans la plupart des pays, les terres aux fonds d’investissement internationaux ? Une telle décision reviendrait à renoncer à notre souveraineté alimentaire et soumettre les générations futures aux aléas d’un capitalisme mondial débridé.
Sept pratiques internationales pour accompagner la transition
Les expériences internationales hétérogènes constituent autant de sources d’inspiration complémentaires pour renforcer la résilience et la compétitivité du secteur. Et les solutions sont d’abord à rechercher du côté du financement pour réduire la vulnérabilité et l’exposition des agriculteurs. Loin d’être exhaustif, cet inventaire invite au débat :
Si aucune de ces pistes ne constitue une réponse absolue dans ce contexte singulier, chacune contribue au débat. De nombreuses autres expériences jalonnent le secteur à l’échelle internationale, invitant l’ensemble du monde agricole français à reconsidérer le champ des possibles.
[1] https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-risques-naturels/10-pertes-economiques-globales-attribuees-aux
[2] https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/methodon/S-ESEA2023/methodon/
[3] Rapport Mieux se nourrir : indicateurs de souveraineté alimentaire, 2024
[4] Agricultura de Baixa Emissão de Carbono.
[5] Fideicomisos Instituidos en Relación con la Agricultura (FIRA).